Ouragan de mesures liberticides
aux Etats-Unis
En catimini,
des valeurs hier encore qualifiées de «fondamentales» quittent la scène
politique tandis que des Etats démocratiques sombrent, du point de vue du droit,
dans une régression.
En témoigne
l’ouragan de mesures liberticides adoptées par les Etats-Unis. Dès le lendemain
des attentats, une justice d’exception s’y mettait en place. Le ministre de la
justice, M. John Ashcroft, faisait adopter une loi antiterroriste, dite «loi
patriotique», qui permet aux autorités d’arrêter des suspects pour un temps
quasi indéfini, de les déporter, de les faire incarcérer dans des cellules
d’isolement, de faire surveiller leur courrier, leurs conversations
téléphoniques, leurs communications via Internet, et de faire fouiller leur
domicile sans autorisation judiciaire… Pas moins de 1 200 étrangers ont ainsi
été secrètement arrêtés, dont plus de 600 demeurent incarcérés sans jugement,
sans même avoir été, pour nombre d’entre eux, présentés aux juges, et sans avoir
eu la possibilité d’être assistés par un avocat. Le gouvernement a en outre
l’intention de faire interroger quelque 5000 hommes âgés de 16 à 45 ans,
séjournant avec un visa de tourisme, devenus suspects pour le simple fait d’être
originaires du Proche-Orient…
Alors que les
tribunaux américains ordinaires sont parfaitement compétents, le président
George W. Bush a décidé, le 13 novembre dernier, de créer des tribunaux
militaires, à procédures spéciales, pour juger les étrangers accusés de
terrorisme. Ces procès secrets pourront se tenir dans des navires de guerre ou
des bases militaires; la sentence sera prononcée par une commission constituée
d’officiers militaires; l’unanimité ne sera pas nécessaire pour condamner
l’accusé à mort; le verdict sera sans appel; les conversations de l’accusé avec
son avocat pourront être écoutées clandestinement; la procédure judiciaire sera
maintenue secrète et les détails du procès ne seront rendus publics qu’après des
décennies…
Des
responsables du Federal Bureau of Investigation (FBI) sont allés jusqu’à
proposer que certains accusés soient extradés vers des pays amis, à régime
dictatorial, pour que la police locale puisse les interroger en usant de
méthodes «rudes et efficaces». Le recours à la torture a été ouvertement réclamé
dans les colonnes de grands magazines. Sur la chaîne CNN, le commentateur
républicain Tucker Carlson a été très explicite: «La torture, ce n’est pas bien.
Mais le terrorisme c’est pire. Aussi, dans certaines circonstances, la torture
est un moindre mal.» Steve Chapman, dans le «Chicago Tribune», a rappelé qu’un
Etat démocratique comme Israël n’hésite pas à appliquer la torture à 85% des
détenus palestiniens…
Abrogeant une
décision de 1974 qui interdisait à la Central Intelligence Agency (CIA)
d’assassiner des dirigeants étrangers, M. Bush a donné à celle-ci carte blanche
pour mener toutes les opérations secrètes nécessaires à l’élimination physique
des chefs d’Al-Qaida. Oubliant les conventions de Genève, la guerre en
Afghanistan a été conduite dans ce même esprit: liquider les membres d’Al-Qaida
même quand ils se rendent. Repoussant toute idée de solution négociée et de
reddition, le secrétaire américain à la défense, M. Donald Rumsfeld, s’est
montré inflexible et a clairement appelé à tuer les prisonniers arabes
combattant avec les talibans. Plus de quatre cents d’entre eux ont été massacrés
lors du soulèvement du fort de Qala-e-Jhangi et un nombre sans doute plus élevé
lors de la prise de Tora Bora.
Source: Le Monde diplomatique, janvier 2002
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