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Pasargades – Au sujet de l’importance de l’Iran historique

par W. Wüthrich

Le 10 décembre est l’anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Elle a été adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU en 1948. L’idée des droits de l’homme n’était pas nouvelle à cette époque-là. Au Moyen Age, il y en avait déjà les premières approches. Un précurseur de la «Déclaration» actuelle est la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de l’Assemblée nationale de l’année 1789. Il est pourtant peu connu qu’il y a plus de 2500 ans le roi iranien Cyrus à Babylone, aujourd’hui en Irak, avait déjà proclamé quelque chose de semblable. A l’époque, sa déclaration était quelque chose de sensationnel. Elle va bien au-delà des déclarations des droits de l’homme qu’on trouve en partie chez les Grecs de l’Antiquité ou en Europe médiévale. On remarque surtout le mépris de l’esclavage, qui était pratiqué jusqu’au 19e siècle en beaucoup de lieux. Ces jours-ci, par exemple, on se rappelle l’abolition de l’esclavage par le parlement anglais en 1807.

La déclaration de Cyrus est aujourd’hui d’une actualité particulière, parce que surtout dans la région du Proche-Orient les droits de l’homme manquent aux peuples tracassés par les guerres. De nouvelles guerres les menacent. Le sort de ces peuples montre douloureusement qu’une «Déclaration» seule ne peut pas garantir les droits de l’homme. Cela reste le devoir de chaque génération de les sauvegarder, de les soigner, de les ancrer dans les sentiments de chaque individu et de les garantir par le biais de l’ordre juridique.

«300»

Quelle est l’importance de l’«Iran historique» pour notre époque? Dans le film controversé «300», qui est déjà depuis quelques semaines violemment discuté aux Etats-Unis et qui sera montré sur les écrans européens ces jours-ci, Hollywood en trace un portrait douteux. Dans les médias suisses, il trouve également beaucoup d’attention. Le film raconte la campagne de Xerxès contre les Grecs en 480 av. J.-C.. Les «300» sont les trois cents Spartiates, qui, avec leur roi Léonidas, ont résisté aux Persans dans la bataille des Thermopyles. Le film dénature l’histoire et montre les Iraniens comme un peuple de barbares agressifs et sans culture qu’il faut combattre – comme les Spartiates l’avaient fait à l’époque. A travers le monde entier, on peut entendre des protestations violentes et des appels au boycott contre ce film – également de la part du gouvernement iranien. De nombreux commentateurs voient dans ce film des insinuations agressives, qui doivent aplanir le chemin pour une guerre contre l’Iran. L’Occident est-il vraiment en danger, comme le suggèrent les images «historiques» dans ce film? – Une fois de plus, la politique se fait par la propagande. Voici un parallèle: En 1943, au tournant de la Seconde Guerre mondiale, le Reichsmarschall Hermann Göring avait comparé lors d’un discours à la radio le sacrifice et la mort de la 6e armée à Stalingrad avec le combat héroïque des Spartiates aux Thermopyles et appelé cet acte le sauvetage de l’Occident.

Entretien avec un Iranien

Qu’est-ce que nous savons sur l’Iran? Vu les apparences suraiguës et l’atmosphère attisée, sommes-nous encore en mesure de percevoir ce qui se passe vraiment dans ce pays? En Europe, il est peu connu de quelle histoire millénaire et impressionnante l’Iran dispose et quelle influence ce pays a exercé pendant longtemps sur la culture européenne. – Il y a quelque temps, j’ai fait la connaissance d’un Iranien. De nos entretiens intéressants lors de la Journée internationale des droits de l’homme du 12 décembre, je tiens l’histoire suivante.

Qui connaît Pasargades?

Mon interlocuteur raconte: Pasargades était la capitale de l’Iran au 6e siècle av. J.-C. Cyrus le Grand l’avait érigée. Ces dernières années, on a construit le barrage de Sivand dans cette région, qui doit mettre sous l’eau la plaine de Pasargades. Des édifices historiques de grande importance seraient voués au naufrage – dont le mausolée de Cyrus. De grandes parties de l’ancienne capitale se trouvent encore sous terre. Beaucoup de témoignages de l’histoire culturelle encore plus ancienne seraient également perdus. Dans cette région, ils sont spécialement nombreux et pas encore mis à jour. – Je demande: «Peut-on comparer ‘Pasargades’ avec Abou Simbel en Egypte?» Le monument de la culture de l’Egypte ancienne risquait de sombrer dans le barrage d’Assouan et a finalement été sauvé avec l’aide de l’ONU et de beaucoup de pays occidentaux. Pasargades a un arrière-plan culturel, qui, du point de vue de sa valeur symbolique, est beaucoup plus important qu’Abou Simbel, répond mon interlocuteur. – Je commence à être curieux.

Qui est Cyrus le Grand?

Il y a 2500 ans, le roi iranien Cyrus a érigé un empire énorme. C’était le premier empire de l’histoire. Des historiens grecs l’appelaient «Perse». L’Iran se composait à l’époque de 20 provinces et s’étendait de Carthage (Tunisie), d’Egypte, d’Ethiopie, de tout le Proche-Orient avec Israël, de Babylone (Irak), de beaucoup de pays du Caucase et en Asie centrale jusqu’en Afghanistan et Inde. Mais la grandeur n’était pas le plus frappant. Des empires énormes, il y en avait toujours. Ce n’était pas non plus la force militaire. C’était la philosophie d’Etat libérale et une éthique qui unissaient cet Etat pluriethnique. C’était «une performance énorme d’organisation politique», résume Will Durant dans son «Histoire culturelle de l’humanité». Toutes les provinces étaient sous les ordres d’un règne central, mais elles étaient assez autonomes, de sorte qu’elles ne voyaient pas de raison de se détacher de l’empire. Les différents pays étaient liés par un réseau de routes de bien des milliers de kilomètres. L’ordre et la paix, une monnaie commune avec des unités de mesures homogènes soulageaient l’échange et promouvaient la prospérité.

La déclaration de Cyrus

En 539 av. J.-C., Cyrus avait donné à son royaume une constitution qui, ciselée en pierre, a été conservée pour la postérité. Elle est une des sources les plus anciennes du droit international et elle est considérée comme la plus ancienne déclaration des droits de l’homme de l’histoire. Ce document se trouve aujourd’hui au British Museum à Londres. En 1971, l’ONU l’avait déclarée la «Première Charte des droits de l’homme» et l’a fait traduire dans toutes les langues. (voir texte dans l’encadré) Cette déclaration a-t-elle également été mise en œuvre? L’Ancien Testament de la Bible donne quelques indications. En 530 av. J.-C., Cyrus a libéré les Juifs de la captivité babylonienne. Il leur a rendu leurs propriétés qui leur avaient été enlevées, les aida à reconstruire leur pays et leur temple détruits. Il y a plusieurs endroits dans l’Ancien Testament où l’on rend hommage aux actions bénéfiques de Cyrus en faveur d’Israël. Peut-être que sans Cyrus Israël n’existerait pas aujourd’hui. Plus encore: Il y a des experts de la Bible qui trouvent certaines similitudes et concordances entre la religion iranienne ancienne de Zoroastre et la religion juive. Nous trouvons également quelques influences dans le christianisme. Il y par exemple un parallèle de la fête de Noël dans le culte de Mithra.

Que nous dit la déclaration de Cyrus aujourd’hui? Il ne faut pas inventer de toutes pièces la cohabitation pacifique. Le document issu de l’Antiquité est – comme la Déclaration universelle des droits de l’homme de l’ONU – le fondement d’une vie commune pacifique et variée de différentes cultures et communautés religieuses. Depuis lors, la nature de l’homme n’a pas changé.

Le développement après le règne de Cyrus

Les rois suivants étaient guerriers. Darius et Xerxès sont plus connus en Europe que Cyrus. Ils menacèrent militairement la Grèce au 5e siècle av. J.-C.. Les défaites qu’ils subirent près de Marathon et de Salamis ont brisé la prédominance de l’Iran. En 323, Alexandre le Grand vainquit et conquit l’Iran. Il détruisit la capitale Persépolis et y autorisa les pillages. Mais les Grecs ne purent pas s’installer dans les pays d’origine iraniens. De nouvelles dynasties, telles les Sassanides, reconstruirent ce pays et honorèrent les idées du fondateur de l’empire, Cyrus.

En 623, les Arabes, ayant conquis l’Iran, conquirent aussi beaucoup d’autres pays dans le monde du Haut Moyen Age, des pays qu’ils occupèrent à long terme. En Europe, par exemple, ils ont occupé des parties majeures de la péninsule ibérique. En Iran, il n’y avait pas une Reconquista (reconquête) comme en Espagne. L’Islam était une culture étrangère et ne pouvait pas être introduit sans force. Les Arabes, cependant, ont adopté beaucoup d’éléments de la haute culture de l’Iran, par exemple toute l’organisation politique, les connaissances en médecine et l’art de la construction. Nous retrouvons l’art iranien de la construction dans de nombreux pays, dans l’Alhambra à Grenade dans le sud de l’Espagne. Un architecte iranien a construit le Taj Mahal en Inde. Nous retrouvons la philosophie iranienne et la manière de penser iranienne dans les universités arabes qui, elles, furent une source d’inspiration pour la culture européenne.

L’histoire moderne de l’Iran connaît beaucoup d’événements violents. Les Tartares, les Mongols, les Osmans et les Afghans, occupèrent le pays en le détruisant à maintes reprises. Ainsi, au cours des siècles, la culture traditionnelle de l’Iran et la manière de penser furent refoulées et l’identité nationale fut brisée. L’Iran est-il un pays islamique aujourd’hui? Les Iraniens n’ont jamais adopté complètement la culture islamique, me dit mon interlocuteur. L’Islam a uniquement couvert la culture ancienne. Ainsi, l’Iranien d’aujourd’hui porte deux âmes dans son cœur: d’une part, il mène la vie d’un musulman, d’autre part, en tant qu’Iranien, il porte en soi la tradition de sa propre histoire.

L’héritage culturel – fondement d’une cohabitation pacifique

La construction du barrage de Sivand est terminée aujourd’hui. L’eau inonderait la région de l’ancienne capitale de Pasargades où se trouve le mausolée de Cyrus. Mon interlocuteur déplore que ce soit «un crime commis à la culture mondiale». Un comité international lutte depuis longtemps contre ce projet. En octobre 2006, à Berlin, a eu lieu un congrès archéologique. Mais il n’a pas été suivi par une action de sauvetage pour le patrimoine culturel comme à Abou Simbel. Je remercie mon interlocuteur de l’entretien.

Postface

Le gouvernement iranien a récemment arrêté le projet du barrage dans la plaine de Pasargades. Pour le moment, l’eau n’inondera donc pas cette région. On conservera le mausolée de Cyrus et le reste du patrimoine culturel. Comme à Abou Simbel, il sera démonté pour être reconstruit au-dessus du niveau de l’eau.        

A présent qu’avec l’aide d’Ormuzd (Dieu), je me suis couronné de la couronne royale de l’Iran, de Babylone et des pays des quatre points cardinaux, je déclare que, tant que je suis en vie et que j’ai la faveur d’Ormuzd pour régner, je respecte la religion, les coutumes et la culture des peuples dont je suis le roi et je m’engage d’interdire aux gouverneurs et à mes subordonnés de mépriser ou d’outrager la religion, les coutumes et la culture des peuples dont je suis le roi ou des autres peuples.

A partir d’aujourd’hui que je me suis couronné et tant que je suis en vie et que j’ai la faveur d’Ormuzd pour régner, je n’imposerai jamais mon règne à aucun peuple. Tout peuple est libre de m’accepter en tant que son roi ou de s’y refuser. Dans ce cas je ne recourrai jamais à la guerre pour imposer mon règne.

Tant que je suis le roi de l’Iran, de Babylone et des pays des quatre points cardinaux j’interdis à quiconque d’opprimer les autres et je défends le droit de tout opprimé à l’égard de l’oppresseur que je punirai.

Tant que je suis le roi, je défends à ôter à quelqu’un, sans son consentement et sans versement d’une indemnité adéquate, la libre disposition de ses biens.

Tant que je suis en vie, je défends à quiconque d’exploiter autrui ou de le faire travailler sans qu’il soit payé.

Je déclare aujourd’hui que toute personne est libre d’embrasser la religion de son choix; de choisir le lieu de sa demeure où qu’elle désire, de jouir de ses biens comme elle veut à la seule condition qu’il ne soit pas porté atteinte aux droits d’autrui. Toute personne a le droit d’exercer le métier qu’elle veut et de dépenser son argent comme elle veut à la seule condition qu’elle ne commette pas d’injustice.

Je déclare que chacun est responsable de ses actions et que nul ne doit être puni pour les fautes de ses parents. La punition du frère d’un pécheur et vice versa est tout à fait interdite. Si un membre de la famille ou de la tribu commet une faute, il faut punir seulement le coupable et non les autres.

Tant que je règne, avec l’aide d’Ormuzd, je défends que les hommes et les femmes soient vendus à titre d’esclaves. Les gouverneurs et mes subordonnés ont pour fonction d’empêcher l’achat et la vente des hommes et des femmes dans les territoires de leurs administrations, comme esclaves. L’esclavage doit disparaître du monde!

Je prie Ormuzd de m’aider à accomplir les engagements que j’ai pris envers les peuples de l’Iran, de Babylone et des pays des quatre points cardinaux.»

Source: www.droitconstitutionnel.com/article39.html

Pour de plus amples informations voir les sites: www.livius.org/ct-cz/cyrus_I/cyrus_cylinder.html  www.iranica.com/newsite/  www.cais-soas.com/CAIS/History/hakhamaneshian/Cyrus-the-great/cyrus_cylinder_complete.htm

 

 

(Horizons et débats, 23 avril 2007, 7e année, N°15)

mise à jour  le 24/04/07