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Horizons et debats  >  archives  >  N°19, 21 mai 2007  >  Comment la machinerie croate des relations publiques s’est mise à polariser l’opinion avec l’aide de «Ruder Finn» [Imprimer]

Comment la machinerie croate des relations publiques

 

Extrait du livre «Kriegstrommeln – Medien, Krieg und Politik» de Mira Beham

hd. Lors du démantèlement de la Yougoslavie l’ouest a misé sur des sociétés de relations publiques qui agissent à l’échelle mondiale. Ce sont elles qui ont préparé le terrain de mensonges pour les bombardements de l’OTAN contraires au droit international. Le même tapis de propagande a été mis par des sociétés américaines comme Ruder Finn et autres pour la Croatie,la Bosnie-Herzégovine et pour les Albanais du Kosovo. De façon exemplaire nous publions ici la partie du livre «Kriegstrommeln – Medien, Krieg und Politik» [Propagande belliciste – médias, guerre et politique] de Mira Beham qui concerne le cas de Ruder Finn/Croatie.
Au printemps 1991, il y avait deux options politiques rivalisant de plus en plus face à la Yougoslavie qui était en train de tomber en ruines. D’un côté, on plaidait pour la cohésion de l’Etat jusqu’à ce que tous les points controversés soient mis au clair à l’amiable entre les parties du conflit. Cette position était représentée par l’Union Européenne, suivie par les Etats-Unis. La communauté internationale était en outre de l’avis qu’il s’agissait d’un conflit ethnique et national. Lors de l’accord de Brioni du 7 juillet 1991 entre la troïka des ministres de la CE et des partis du conflit yougoslave, on parlait encore des «peuples yougoslaves» qui devaient décider eux-mêmes de leur avenir. De l’autre côté, c’étaient les dirigeants politiques de la Croatie et de la Slovénie qui insistaient sur une sécession rapide de la Fédération Yougoslave et sur leur reconnaissance en vertu du droit international de leurs républiques comme des Etats, pour amener ainsi une internationalisation du conflit. Le 25 juin 1991, les deux républiques ont déclaré leur indépendance, ce qui a définitivement déclenché les conflits armés.
Malgré la suspension convenue à Brioni des déclarations de l’indépendance pour trois mois, avec l’obligation de trouver un accord à l’intérieur de la Yougoslavie sur le maintien ou la dissolution de l’Etat yougoslave, la Croatie a commencé à faire de la publicité pour son «Etat» et pour ses intérêts politiques en dehors de la Yougoslavie. Le 12 août 1991, le gouvernement croate a engagé la société américaine de relations publiques Ruder Finn Global Public Affairs qui mènera plus tard également les campagnes de RP pour la Bosnie-Herzégovine et pour les Albanais de la province serbe du Kosovo. Dans le rapport d’activité de Ruder Finn à l’adresse du ministère de la Justice des Etats-Unis sur le contrat avec la Croatie, il est écrit que la société prend des «mesures de relations publiques et effectue des services pour des affaires gouvernementales» avec le but «de développer et de réaliser des stratégies et des tactiques pour la communication avec les membres de la Chambre des représentants et du Sénat, ainsi qu’avec des fonctionnaires des organes exécutifs du gouvernement américain – y compris ceux du State Department –, du conseil de sécurité national et d’autres départements et services importants du gouvernement des Etats-Unis, ainsi qu’avec les médias américains et internationaux». (p. 159–160)

«Des mensonges sans gêne et des faux»

[…] Dans un conflit qui dépendait de manière décisive d’un consensus, la machinerie croate des relations publiques a misé sur la polarisation. Du 1er au 23 octobre 1991, Ruder Finn a distribué du matériel d’information au Congrès américain, qui faisait croire que la Croatie était victime d’une politique d’agression de la Grande Serbie. Des vidéos avec d’horribles images de mort et de destruction causées par les «agresseurs» serbes furent produits avec la devise «Stop the War in Croatia» et diffusés mondialement. Carl Gustav Jacobson, professeur à la Carleton University dans la ville canadienne d’Ottawa et directeur du «Comité indépendant pour les crimes de guerre dans les Balkans», a constaté avec deux collègues, dans une analyse, que les coûts de la campagne de télévision croate dans différentes stations de télévision canadiennes et américaines avaient dépassé ceux de Coca-Cola et de Pepsi-Cola ensemble.
L’image que la Croatie s’est construite à l’étranger était celle d’un peuple opprimé depuis des décennies par le serbo-communisme et dont la volonté de liberté démocratique et l’aspiration au droit à l’autodétermination devaient être asphyxiées par l’expansionnisme de la Grande Serbie. A partir d’un conflit ethnique et national, on a construit un conflit entre deux idéologies: entre le bolchévisme national et la démocratie. Le fond de la campagne est reconnaissable dans un document de propagande, publié et distribué en novembre 1991 en Allemagne par le parti du président croate Tudjmann (HDZ, Union démocratique croate): «La guerre de la Serbie contre la Croatie est la finale sanglante d’un plan de conquête par la Grande Serbie, préparé depuis longtemps. Ce plan monstrueux est élaboré et mis en œuvre par la politique officielle de la Serbie. Il ne peut donc pas être une conséquence de prétendues fautes du nouveau gouvernement croate qui de par son soi-disant extrémisme menacerait la population serbe, ce qui a pu justifier l’agression contre la Croatie. Il s’agit d’une stratégie agressive et expansionniste identique aux plans et à la politique de Hitler, Mussolini et Staline qui voulaient détruire des pays étrangers, d’autres peuples, leur liberté et leur dignité humaine. Pour atteindre ses buts, cette politique se sert de mensonges sans gêne et de faux, de tromperie envers son propre peuple et le public mondial pour justifier des destructions massives, des massacres de population civile, de destruction de monuments culturels, d’églises, de jardins d’enfants, de maisons de retraite, d’hôpitaux et de bibliothèques. […] Nous sommes persuadés que le monde démocratique, surtout l’Europe de l’Ouest, ne permettra pas qu’un Etat avec son peuple qui vit ici depuis plus de treize siècles et qui représente une partie de la culture européenne soit détruit».

Tous les stéréotypes sont réchauffés

Dans quelle mesure ces affirmations font elles-mêmes partie de «mensonges sans gêne et de faux», cela sera discuté plus tard. Ce qui est certain, c’est que la Croatie, avec la création de son image s’est basée sur un vieux stéréotype, à savoir l’appartenance des Croates catholiques à la civilisation occidentale. En même temps, les Serbes ont été repoussés dans le coin de la barbarie – ce qui est également un vieux stéréotype – c’est-à-dire les Serbes «orientaux» et orthodoxes qui sont redevenus «sauvages» sous le règne séculaire ottoman. Finalement, avec la comparaison avec Hitler, un schéma de propagande a été établi qui aura été très efficace plus tard.
Le 12 novembre 1991, la République de Croatie a prolongé son contrat avec Ruder Finn jusqu’en mai 1992. L’offre de Ruder Finn a été formulée dans une lettre du 8 novembre à Frane Golem, le représentant autorisé pour cet objectif du gouvernement croate aux Etats-Unis. Dans la lettre il est écrit que la société sera active par lobbying pour l’Etat indépendant de Croatie en matière «de reconnaissance, de sanctions et d’embargos […], de briefings pour les fonctionnaires du gouvernement Bush et de préparation des informations spéciales […], mise à disposition de déclarations de presse, des services de consultation pour les médias et des conférences de presse, des lettres de lecteurs, d’articles réactifs et proactifs, de briefings pour les journalistes, les chroniqueurs et les commentateurs …»
En janvier et février 1992, Ruder Finn a organisé des voyages de membres du Congrès en Croatie. Le 7 avril 1992, l’Etat indépendant de Croatie a été reconnu par les Etats-Unis. Lorsque le contrat a pris fin en mai 1992, la société de relations publiques est – d’après leurs propres indications – encore restée active jusqu’en 1993 dans le cadre d’une coopération informelle, comme conseillère pour les stratégies des médias croates aux USA.

Waterman and Associates …

Vers la fin de l’année 1992, le gouvernement croate a commencé à avoir un problème d’image très grave: lorsque le dirigeant des Croates en Bosnie, Mate Boban, a commencé à demander ouvertement l’annexion des régions croates en Bosnie à la Croatie et que la guerre entre les Croates et les Musulmans a éclaté, la politique de Zagreb en Bosnie-Her­zégovine a été comparée de plus en plus souvent avec la politique d’agression des Serbes. Des journalistes occidentaux, des commentateurs et des politiciens ont prononcé le reproche que la Croatie et la Serbie voulaient se partager la Bosnie-Herzégovine au détriment des Musulmans bosniaques. Pour réajuster cette image, le gouvernement croate a engagé en mars 1993 l’agence américaine Waterman and Associates pour un an et pour un honoraire de 300 000 dollars américains. Le contrat Waterman prévoyait de réfuter par des interventions auprès du gouvernement des Etats-Unis, au Congrès, dans les médias et dans les plus importants établissements scientifiques, la prétention que la Croatie serait – en ce qui concerne la politique de désintégration en Bosnie-Herzégovine – tout aussi coupable que la Serbie: «Il faut réfuter ce point de vue» était mentionné dans le contrat. Par la suite, l’agence Waterman a également eu la tâche de vendre au public américain la perspective croate de la guerre entre Croates et Musulmans. (p. 162–165)

… manipule avec succès le public américain

[…] On peut voir le succès des efforts croates en relations publiques aux USA – au moins les correspondances temporelles – dans le changement conséquent de la politique américaine dans le conflit des Balkans, qui a été soutenu pour l’essentiel par les leaders de l’opinion américaine. Une attention croissante du gouvernement américain envers le régime Tudjman et ses intérêts peut être suivie pas à pas:
•    Pendant qu’en 1991 le gouvernement Bush a encore soutenu la solution négociée à l’amiable de la crise d’Etat yougoslave, il a déclaré en 1992 la reconnaissance de la Croatie – qui s’était déclarée indépendante de façon unilatérale – en tant que sujet du droit international.
•    C’est surtout le gouvernement Clinton qui s’est montré comme représentant des intérêts croates et qui a opéré dès le début avec deux mesures en ce qui concerne la politique croate et serbe en Bosnie-Herzégovine. Lorsque le conflit armé entre les Croates et les Musulmans avait pleinement éclaté, surgit l’exigence américaine de vaincre les Serbes en Bosnie avec une tactique de «lift and strike», c’est-à-dire de lever l’embargo d’armes contre les Musulmans bosniaques et d’effectuer en même temps des attaques aériennes contre des positions de tir serbes et contre les liaisons routières, une menace qui n’a jamais été proférée contre les Croates bosniaques. Même pas lorsque la partie est et musulmane de la ville herzégovienne de Mostar a été complètement détruite. D’après l’ONU c’était un crime qui valait maintes fois plus cher que le bombardement de Sarajevo par les Serbes. Il n’y avait également pas d’objections sérieuses contre la position sans réserve du président Tudjman aux côtés des extrémistes croates bosniaques.
•    En mars 1994, la guerre entre Croates et Musulmans s’est terminée avec la médiation américaine (et allemande-iranaise) par une «conclusion de paix». Les traités, signés solennellement à Washington prévoyaient une fédération des Croates bosniaques et des Musulmans, ainsi qu’une confédération entre Sarajevo et Zagreb. Dans la réalité de Bosnie-Herzégovine, les traités ne valaient pas l’encre avec laquelle ils avaient été signés, mais ils ont légitimé des prétentions croates dans l’Etat «souverain» de Bosnie-Herzégovine et les ont fixées par écrit. […]

L’expulsion des Serbes et la «construction» de «Srebrenica»

Début août 1995, l’armée croate avait réussi dans une «Blitzkrieg» à reconquérir la Krajina, qui était depuis 1991 tenue par les Serbes croates. C’étaient des militaires de l’armée américaine qui avaient fait les plans de cette campagne historique, qui, d’après le médiateur de l’Union Européenne Carl Bildt, correspondait à un acte d’«épuration ethnique», la plus grande depuis le début des guerres dans les Balkans. En quatre jours, 200 000 à 250 000 Serbes sont devenus apatrides. Dans une conférence de presse, Bill Clinton a déclaré de façon lapidaire qu’il avait une «certaine compréhension» pour le procédé croate. Quand les images de l’exode misérable des Serbes et les nouvelles des atrocités commises par les soldats croates ont fait naître pour la première fois, depuis le début des guerres dans les Balkans, quelques sympathies du monde envers les Serbes, le gouvernement des Etats-Unis a contrecarré les images de la misère serbe avec des photographies aériennes des services secrets de fosses communes près de Srebrenica qui ont suggéré des crimes encore beaucoup plus atroces de la part des Serbes bosniaques. Face à la tragédie supposée de Srebrenica, les crimes croates ont été relativisés. Le reproche de Carl Bildt que Tudjman était un criminel de guerre s’est perdu dans le néant.
Les accords de paix de Dayton en novembre 1995, qui avaient été réalisés sous une pression américaine massive, ont fait sortir les Croates comme seuls vainqueurs de ce conflit: la fédération bosniaque-croate avec une «frontière ouverte» vers la Croatie a encore une fois été confirmée et avec cela la zone d’influence agrandie du président croate Tudjman. Après que plus de 70 % des maisons serbes dans la Krajina aient été incendiées par des soldats croates et que beaucoup de gens, surtout des vieux qui étaient restés, aient été assassinés, le «droit au retour des réfugiés» qui avait été convenu à Dayton s’est résolu de soi-même pour cette partie des Balkans. De cette façon, la République de Croatie a résolu la «question Serbe» – qui avait été l’une des causes de cette guerre – dans son propre pays et est ainsi devenu un Etat national ethniquement presque homogène. (p. 166–168)    •
Source: Mira Beham. Kriegstrommeln – Medien, Krieg und Politik. München 1996.
ISBN 3-423-30531-2. (Traduction Horizons et débats)