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18 décembre 2014
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Horizons et debats  >  2009  >  N°1, 5 janvier 2009  >  En 2009, la lutte contre la pauvreté en Allemagne devra être politique [Imprimer]

En 2009, la lutte contre la pauvreté en Allemagne devra être politique

par Karl Müller

Dans son allocution de Noël, le président de la République fédérale d’Allemagne, Horst Köhler, s’est senti obligé d’exprimer ses remerciements aux soldats allemands qui «au loin assurent la sécurité et la reconstruction». Ces soldats servent «la paix au prix de leur vie». Toutefois, le président omit de parler des victimes quotidiennes de la guerre par exemple en Afghanistan: il ne s’agit pas de soldats allemands, mais de victimes innocentes tuées dans les bombardements incessants et les massacres perpétrés par les soldats de l’OTAN, dont font partie des Allemands. On peut donc fortement douter qu’il s’agisse, en Afghanistan (comme dans d’autres régions du monde), d’assurer la paix, la sécurité et la reconstruction.
La présence des soldats allemands en Afghanistan, à elle seule, nous coûte plus d’un milliard d’euros par an.

Une politique de guerre coûtant des milliards

Avant Noël, les élus du Bundestag allemand ont décidé presque sans aucune opposition, d’envoyer jusqu’à 1400 soldats supplémentaires dans une mission au loin – officiellement pour «mener la chasse aux pirates» (rien que ce vocabulaire, utilisé par les députés, éveille des craintes). Mais que prévoit-on réellement? Est-ce que les soldats allemands doivent apprendre à tuer dans toujours plus de régions du monde? S’agit-il vraiment de justice et de droit… ou plutôt d’une préparation à la guerre dans une politique de grande puissance, pour s’assurer les matières premières?
Cette nouvelle mission de guerre coûtera 45 millions d’euros supplémentaires par an.
Deux ministres allemands des Affaires étrangères – l’ancien (Joseph Fischer) et l’actuel (Frank-Walter Steinmeier) – ont le culot d’occulter ce qui apparaît maintenant clairement dans la guerre d’Irak depuis 2003, à laquelle participe l’Allemagne. Ils mentent effrontément et continuent de se comporter comme si le gouvernement rouge-vert d’alors avait agi correctement et que l’Allemagne n’avait pas participé à cette guerre criminelle.

L’autre Allemagne

Il existe une autre Allemagne. Les Allemands ont dépensé, l’année dernière, 2,8 milliards d’euros, soit dans les 3,2 milliards de francs, pour les œuvres d’entraide. A mi-décembre, une liste avec 200 000 signatures, demandant la mise en place d’urgence de moyens pour lutter contre la pauvreté croissante des enfants et des personnes âgées a été remise à la chancelière Angela Merkel.
Là où des gens souffrent de pauvreté se trouve la volonté d’aider, notamment à l’initiative de paroisses, et de groupes laïcs. Huberta von Voss en parle dans son ouvrage intitulé «Arme Kinder, reiches Land. Ein Bericht aus Deutschland» [Enfants pauvres dans un pays riche, un récit sur l’Allemagne] (ISBN 978-3-498-07064-9). Par exemple l’association «Der rettende Engel» (l’ange sauveur) à Milmersdorf en Uckermark, Brandebourg, où une personne sur cinq est au chômage et où la plupart des gens vivent de l’aide sociale (Hartz IV). Pour un adulte cela représente – outre un complément pour le loyer – à peine 350 euros (environ 525 francs suisses) par mois, pour les enfants ce sont même 140 euros en moins.
«Der rettende Engel» fut créé par Hans-Jürgen Eggert qui est lui-même au chômage depuis 16 ans. Selon Huberta von Voss, il lutte aujourd’hui «contre la pauvreté matérielle et psychique dans la région». Ainsi, lui «qui a souvent vécu en marge de la société, est devenu un centre humain du fait qu’il est crédible pour les gens dans la détresse».
Cette aide s’impose d’urgence. «Nombreux sont ceux qui s’effondrent du fait du mélange de désespoir, de dettes accumulées, de chômage et d’alcool. Et ce sont les enfants qui en pâtissent le plus.»

Ils sont nombreux à apporter leur aide aux pauvres

Huberta von Voss énumère une longue liste d’organisations privées qui aident les gens pauvres: p.ex. l’association Arche à Berlin-Hellersdorf, mise sur pied par un prêtre catholique, le Johannisstift évangélique à Spandau, le Zirkus Internationale à Wedding, l’organisation Evangelische Jugend- und Fürsorgewerk Lazarus à Lichterfelde, le Kindernotdienst à Kreuzberg, l’organisation Strassenkinder e.V. à Prenzlauer Berg, et de très nombreuses autres organisations à Berlin, autour de Berlin et dans de nombreux autres lieux d’Allemagne.
Toutes celles et tous ceux qui apportent leur aide sont conscients qu’il ne s’agit pas simplement d’un manque d’argent. Ils savent que la pauvreté est très souvent liée à la violence et la dépravation, à l’alcool, la drogue, voire la criminalité.
De plus, ils savent que la pauvreté, et tout ce qui s’y rattache, se transmet de plus en plus souvent de génération en génération: non pas par hérédité, mais du fait que les familles pauvres sont prises dans un cercle vicieux, cela particulièrement en Allemagne. En effet, on y souffre, quand on est pauvre, plus fortement de maladies, on y fréquente moins d’écoles supérieures, on trouve avec peine un emploi et l’on met aussi au monde des enfants qui subiront le même sort.

Chacune et chacun peut être touché par la pauvreté

La marginalisation par la pauvreté et le chômage ne touche pas que les marginaux. «De plus en plus de monde est écarté des bienfaits du bien-être, sans espoir de vivre un changement à leur sort. Des vies qu’on croyait solides se disloquent du fait de la perte de l’emploi qu’on tenait pourtant pour sûr. Cela peut toucher tout un chacun, qu’il soit intérimaire sans qualification ou scientifique diplomé.» C’est ce qu’on trouve dans le nouvel ouvrage de Heinz Bude intitulé «Die Ausgeschlossenen. Das Ende vom Traum der gerechten Gesellschaft» [Les exclus. La fin du rêve d’une société juste] (ISBN 978-3-446-23011-8).
Pourquoi évoquer d’un seul souffle les erreurs du président de la République fédérale, l’ignorance des parlementaires, l’arrogance des va-t-en guerre Steinmeier et Fischer et la pauvreté en Allemagne?
Toutes celles et tous ceux qui apportent leur aide aux malheureux savent que leur engagement est aussi un combat permanent contre des décisions politiques erronées.

«Caritas» et «Diakonie» mettent en garde contre les conséquences d’un retrait de l’Etat de ses responsabilités

Peu avant Noël, les grandes œuvres d’entraide catholiques et protestantes d’Alle­magne, Caritas et Diakonie, se sont exprimées pour critiquer le fait qu’il y a maintenant en Allemagne 800 «points de distribution populaires» dans le pays. Ces derniers existent ­depuis 1993. On y distribue aux gens, qui ne peuvent plus en acheter, des vivres venant des invendus, mais aussi d’autres biens de première nécessité. Le président de Caritas, Peter Neher, a lancé un avertissement: «Une société ne peut avoir pour objectif d’entretenir à demeure des groupes entiers de ­citoyens avec des habits usagés, des soupes populaires et des tarifs sociaux pour l’électricité, formant ainsi une société parallèle.» Caritas n’est pas prête à accepter «la ­normalité croissante de telles distributions de vivres». En effet, «ce serait désastreux que l’Etat puisse se retirer de ses responsabilités en s’appuyant sur ces centres de soupes populaires et de distributions de vivres». Le pasteur protestant Wolfgang Gern, porte-parole de la conférence nationale contre la pauvreté, voit dans la «croissance exponentielle des mouvements d’entraide» un signe alarmant: «Ces soupes populaires aident les gens soumis à l’aide sociale (Hartz IV) à supporter pour le moins leur misère, mais ne peuvent leur rendre leur dignité. Car, lorsqu’on est forcé à quémander, on se sent dégradé au rang d’être humain de deuxième classe.»
Huberta von Voss souligne qu’on économise tant et plus dans l’aide étatique à la jeunesse. L’Etat prétend qu’il manque d’argent. Mais on trouve des milliards pour la guerre et pour les banques. Quand des œuvres privées, comme l’association d’Uckermark, reçoivent, pour une fois, quelque argent de l’Etat, c’est surtout pour que le Premier ministre du coin soit bien traité par la presse.
Huberta von Voss évoque la «désolidarisation croissante de notre société. Mais cette notion est trompeuse, il vaudrait mieux parler de l’absence du sens des responsabilités des riches et des puissants du pays, qui veulent nous faire croire que les pauvres n’ont à s’en prendre qu’à eux-mêmes et affirment froidement que «quand on veut, on peut.»

On ne veut pas de conscience en politique

L’arrogance et l’effronterie de Steinmeier et de Fischer ne sont pas que des traits de caractère. Les deux représentent le programme d’une classe dirigeante qui veut tenir en laisse les citoyens et citoyennes. Les sujets doivent se plier. Le citoyen peut exprimer sa conscience partout, sauf en politique.
La pauvreté est voulue. Naomi Klein démontre dans son ouvrage paru en 2008 et intitulé «La stratégie de choc. La montée d’un capitalisme du désastre» (ISBN 978-2-7427-7544-6), de quelle manière la marche triomphale de l’idéologie néolibérale dans les trente dernières années est basée sur de la violence extrême, des catastrophes et même de la torture, afin d’imposer une économie de marché débridée dans le monde entier. Ne serait-ce pas aussi vrai chez nous?

La pauvreté – une volonté politique

La pauvreté a toujours à faire avec la politique. Tant que des hommes politiques tels Steinmeier et Fischer et des adeptes semblables dans les autres partis pourront agir en toute liberté, notre pays s’enfoncera toujours plus dans le chaos. Tant que l’économie d’un pays reposera sur l’idée que l’être humain n’est rien d’autre qu’un «homo oeconomicus», elle ne pourra être à son service. Tant qu’on ne respectera pas la dignité de l’être humain, on le privera des droits les plus élémentaires.

Engagera-t-on, dans un proche avenir, des soldats pour combattre les protestations de la population?

Le journal américain «Phoenix Business Journal» a présenté, le 17 décembre, une nouvelle étude du «U.S. Army War College», selon laquelle le Pentagone tiendrait prêtes des troupes pour le cas où «la crise économique provoquerait des troubles sociaux de la population contre les hommes d’affaires et le gouvernement ou qu’il y aurait même une ruée sur des banques assiégées». Le directeur du FMI, Dominique Strauss-Kahn, avait déjà mis en garde contre des révoltes et des troubles sociaux du fait de la crise économique mondiale. Le ministre des Finances américain, Paulson, avait déjà en septembre estimé qu’il serait peut-être nécessaire de décréter la loi martiale.
On peut aussi se demander pourquoi des politiciens allemands – aux liens étroits avec la politique américaine – notamment Wolfgang Schäuble, s’engagent fortement pour un élargissement des possibilités d’intervention de l’armée à l’intérieur du pays. Serait-ce la réponse de la politique allemande aux «chocs» économiques prévus?
Dans son allocution lors de la Journée mondiale de la paix, le pape a décrit les tenants et aboutissants de la situation actuelle et a proposé une autre voie. Cela doit permettre à tout un chacun d’observer et de mieux comprendre ce qui se passe dans le monde et de se laisser conduire par son sentiment humain.    •