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2 septembre 2014
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Horizons et debats  >  2012  >  N°30, 23 juillet 2012  >  Un pays déchiré [Imprimer]

Un pays déchiré

Reportage: Du Pakistan à Kaboul – observations en Afghanistan

par Matin Baraki

En règle générale, on n’arrive à la capitale de l’Afghanistan que par des détours. C’est même de bon conseil pour ne pas faire remarquer qu’on vient d’Europe. Jusqu’à ce qu’on arrive à ce pays de l’Hindou Kouch, on a déjà une barbe de trois jours comme la portent entre-temps beaucoup d’Afghans.
Lorsque j’arrive à Peshawar depuis Francfort, passant par Dubaï, à ma surprise, l’aéroport ne s’appelle plus «Peshawar International Airport» mais «Pachakhan Inter­national Airport». Dans l’Etat pluriethnique du Pakistan, les Pachtounes deviennent apparemment de plus en plus sûrs d’eux-mêmes. Le «National Avami Party» qu’ils dominent, a même gouverné quelque temps la province frontalière vers l’Afghanistan. Depuis quelque temps, les Pachtounes y laissent des traces évidentes. La Province de la Frontière-du-Nord-Ouest a changé de nom en «Khyber Pakhtunkhwa». On ne peut imaginer de signal plus clair. Et l’aéroport de Peshawar porte maintenant le nom du meneur pachtoune légendaire et frère de combat de Mahatma Gandhi, Abdul Ghaffar Khan, appelé «Pachakhan». Il s’était prononcé clairement en faveur d’un subcontinent indien uni, après l’indépendance de la Grande-Bretagne. Si les autres peuples du Pakistan feront de même que les Pachtounes, reste à voir.
Avec un Béloutchistan peut-être indépendant au sud des régions pachtounes, mis en discussion début 2012 par quelques parlementaires américains, la destruction du Pakistan pourrait être avancée. Pour cette raison toutes les forces politiques ont refusé catégoriquement l’ingérence d’institutions américaines dans les affaires intérieures du pays. Dans les médias également, ce thème a été vivement discuté. Des observateurs sur place pensent que la classe politique américaine veut signaler aux politiques pakistanais de diviser le pays si jamais son élite politique et militaire se détournait des Etats-Unis et s’approchait de la République populaire de Chine. On peut douter que cette attitude provocante des stratèges américains envers leur allié le plus proche depuis la guerre froide, leur soit bénéfique. Une division du Pakistan amènerait pour le moins un conflit régional entre les trois puissances nucléaires, à savoir la Chine, l’Inde et le Pakistan, dans lequel l’Afghanistan et l’Iran seraient également entraînés.

Passer la frontière

Après un court séjour à Peshawar, les passagers d’origine afghane venant de Dubaï prennent un taxi en commun pour tra­verser le col de Khyber en direction de Kaboul. A «Torkham», à la frontière afghano-pakistanaise, on se croirait au Jugement dernier. Des milliers de personnes passent des deux côtés de la frontière dans toutes sortes de véhicules. Des femmes, des hommes, des jeunes et des personnes âgées, beaucoup de familles avec des enfants, des malades qui viennent à Peshawar à cause du manque de soins médicaux et de médicaments en Afghanistan. Tout ce monde s’active autour du checkpoint.
Après avoir passé la frontière, il faut trouver un nouveau taxi commun. Tomber sur un conducteur conduisant calmement revient à tirer le gros lot. On a le vertige quand l’automobile monte et descend les serpentins du col de Khyber. Des Afghans vivant en Europe aimeraient bien mettre la ceinture de sécurité, mais, soit les véhicules n’en disposent pas, soit elles ne fonctionnent pas. Presque chacun prie Allah les mains levées s’il arrive sain et sauf à Kaboul. Maintenant on espère ne pas devoir passer un des checkpoints des forces policières afghanes. Si c’est le cas, il faudra allonger quelques dollars comme pot-de-vin. Si on ne le fait pas, cela peut coûter encore plus cher – car le chef de la station demande en général bien plus. Tous les passagers à destination d’une région périphérique de la capitale prennent une route de contournement pour éviter la «capitale des voleurs» comme on appelle Kaboul ici. En plus, la ville est sale et bourrée de véhicules, dont la plupart ne passerait jamais le contrôle technique en Allemagne. L’atmosphère est asphyxiante.
Faisal, un étudiant originaire des environs de Kaboul raconte son premier voyage aventurier à Peshawar. Il avait voyagé en camion. Le conducteur, intelligent par expérience, avait préparé quelques centaines de billets afghans et pakistanais: De Kaboul à Peshawar, il avait dû payer à chaque checkpoint, souligne Faisal.

La corruption sévit

Lors de mes rencontres avec d’anciennes et de nouvelles connaissances de Kaboul, j’ai dû constater que ces gens ont, après une phase d’optimisme, perdu tout espoir d’un Afghanistan qui vaut d’être vécu. Babrak, un entrepreneur capable, avait rassemblé pendant des dizaines d’années des expériences au Pakistan et à Dubaï, et il avait gagné bien de l’argent. Apprenant qu’on pouvait encore faire de meilleures affaires en Afghanistan, il est allé à Kaboul. Son commerce de voitures d’occasion marche bien, seulement les contacts avec les autorités locales le désespèrent. «Je préfèrerais être un Bangladeshi» déclare-t-il. Jusqu’à ce qu’on entende une chose pareille de la bouche d’un fier Afghan, il faut que bien des choses se soient passées. «Lorsque j’ai à régler des affaires dans une administration, n’importe laquelle, la personne chargée du dossier ne me regarde même pas. Quand je lui parle de ma requête, il me répond: ‹Ah oui, j’en ai entendu parler›, et il allume son téléphone mobile et fait passer de la musique. Cela veut dire: Si tu ne veux pas payer de l’argent, charge au moins mon portable. Si l’on n’est pas disposé à le faire, on doit s’attendre à devoir revenir encore plusieurs fois dans ce bureau», raconte Babrak en colère. Farid, un homme d’affaires quelque peu intellectuel, ajoute que la corruption en Afghanistan aurait depuis longtemps déjà atteint les institutions étrangères stationnées là-bas. Même les diplomates insistent pour recevoir des petits cadeaux.
Babrak est un homme conservateur. Il a même incité son frère cadet, Ahmad Shah, à sortir sa fille Mine de l’école. Cela m’a beaucoup touché, car j’avais l’intention d’accepter cette fille très honnête et travailleuse dans mon projet de formation pour l’avancement scolaire des enfants réfugiés afghans. Elle sera maintenant condamnée à être mariée bientôt et à vivre sa vie comme femme et mère au foyer. Ainsi, son avenir en tant que femme est sans issue. Je parle à Babrak de sa propre fille et il me répond qu’il la sortira également de l’école avant qu’elle fasse sa puberté.

Le coup de maître de Karzai

Dans la deuxième semaine de février, le président afghan, Hamid Karzai a présenté sept ministres travaillant par intérim depuis des années, à la Chambre du peuple, la Wolesi Jirga. Comme ces candidats avaient déjà été refusés à plusieurs reprises par les parlementaires, ils n’avaient pratiquement aucune chance d’avoir leur approbation d’office. Début mars, à cause de cette affaire, il y a eu des scènes tumultueuses au parlement. Quelques parlementaires rapportent que ces futurs ministres avaient organisé de somptueuses fêtes dans des hôtels de luxe pour de nombreux députés, afin de gagner leur approbation. Ce qui arriva finalement!

Des héros de la résistance

Fin février, le couple Rahima et Mubin a été invité à passer quelques jours chez nous. Ils habitent un village à environ 15 km de Kaboul et ils sont analphabètes. Au bout d’un moment, ils se sont mis à parler de Sabur, désigné comme «héros de la résistance contre les occupants US». Sabur avait, peu avant, tué par balles deux conseillers étrangers du ministère de l’Intérieur de Kaboul. Mubin parle aussi avec satisfaction d’un «autre héros» ayant tué quelques mois auparavant sept soldats de la FIAS à l’aéroport de Kaboul.
A cause de l’incinération du saint Coran par des soldats US, début mars sur la base aérienne US à Bagram, le Mollah de la mosquée centrale de mon village Shinah, appelle au Djihad, la guerre sainte. Dans beaucoup de régions du pays, il y a aussi des manifestations pendant lesquelles beaucoup de gens se font tuer par les occupants. Les Américains ont tellement ruiné leur réputation dans l’Hindou Kouch que les Afghans ne voient plus en eux que les responsables de tout le malheur qui arrive. Bien qu’ils sachent pertinemment que d’autres pays de l’OTAN sont aussi présents en Afghanistan. «Nous ne devons plus rester les bras croisés», appelle le Mollah de notre mosquée du village. «Vous ne devez pas faire du grabuge, ni causer des dommages à vos compatriotes, mais vous battre contre les non-croyants. Je n’ai pas peur, même s’il me tuaient.» Le «roi», comme on appelle Karzai, «n’est pas notre roi. Il n’a même rien à dire.» Dans la population, Karzai est appelé «Charsai», cela veut dire âne. «Les USA provoquent eux-mêmes des troubles pour pouvoir rester dans le pays plus longtemps. L’année passée, ils ont amené des com­battants Talibans dans l’Afghanistan du Nord avec des hélicoptères», déclarent mes interlocuteurs.
«Nous ne croyons pas que la résistance puisse opérer sans aide étrangère dans une ville aussi sécurisée que Kaboul. Si l’Occident avait du succès en Afghanistan, ils nous chasseraient de notre pays. Que Dieu bénisse l’Afghanistan! Le peuple en Afghanistan n’a pas d’armes en mains, autrement il y aurait une révolte populaire. Le régime actuel afghan n’est pas un gouvernement, il ne fait que s’appeler ainsi. Les terrains tout autour de notre village ont été volés par la mafia foncière, mais que fait notre gouvernement?», soupire Mubin.

Réminiscences de l’époque soviétique

«On peut observer généralement que les gens se font du souci pour leur avenir et ne craignent pas les Kafirs (les non-croyants).» Selon lui les Kafirs sont très peureux. ­«Malgré leur énorme machinerie de guerre, ils se protègent partout où ils se trouvent, où ils sont stationnés avec au moins six murs. Ce sont de tels trouillards! Les musulmans n’ont pas peur», souligne Mubin. Rahima ajoute que les avions des Kafirs lancent des roquettes incendiaires. Avec ça ils auraient souvent incendiés les récoltes et les champs de leur village. «Les Américains volent notre pays et ne font rien pour nous», déclare Mubin. «Les Soviétiques autrefois étaient également des non-croyants, mais ils nous ont aussi beaucoup donné», disent les deux musulmans très croyants, qui sont aussi des «Hadji». Mubin s’est même rendu deux fois en pèlerinage à la Mecque parce qu’il croyait ne pas avoir fait juste la première fois. Comme lui et les membres de sa famille ont combattu dans le Djihad contre l’armée soviétique, je suis quand même un peu surpris de les entendre parler positivement de cette époque. Ils comparent après coup l’approvisionnement en vivres et en objets de ménage. Pendant l’«époque soviétique», la plupart de la population avait un «coupon». Avec ce coupon on pouvait acheter beaucoup de choses à bon compte dans les magasins de l’Etat et les coopératives.
Rahima est, comparée aux conditions afghanes, une intellectuelle parmi les analphabètes. Elle parle comme une femme ­instruite, bien qu’elle ne sache ni lire ni écrire. Elle a envoyé ses enfants à l’école, également les filles. Aussi bien elle que son mari parlent souvent de leur fils aîné, Saryalei, qui, après l’arrivée des Moudjahidin à Kaboul en 1992 a été déchiqueté par une roquette lorsqu’il faisait sa prière. Ils se consolent avec l’idée qu’il est allé directement au paradis, parce qu’il est devenu un martyr en faisant la prière. Rahima et Mudin versent des larmes en parlant de ce fils qui a été diplômé de «l’école technique de Jangalak» créée dans les années 1970 par l’Union soviétique. Il aurait dû devenir celui qui nourrit la famille.
Rahima a profité de toutes les possibilités dont elle disposait pour empêcher que Shamim, sa petite-fille soit enlevée de l’école. La grand-mère du côté paternel ne voulait pas qu’elle continue à y aller. En cas d’urgence elle aurait pris cette fille chez elle afin de lui permettre une formation.

Vol de terres comme acte d’Etat

A Kaboul et ses environs, les surfaces agricoles sont expropriées par les puissants pour y construire des maisons. Sous la pression de la mafia de la construction, liée à l’administration Karzai, même des cimetières ont été sacrifiés. Dans mon village, les habitants ont protégé leur cimetière avec des murs, pour que le sol ne soit pas réclamé par un de ces soi-disant constructeurs, ou revendu. Il y a deux ans, les habitants du village ont dû chasser un soi-disant constructeur qui, avec de faux papiers, avait réclamé d’immenses terres. Une fois, des voleurs de terres et les habitants du village ont failli en venir à une querelle armée, racontent deux habitants.
Lorsqu’on se dirige depuis les provinces voisines vers Kaboul, on remarque des deux côtés de la route des bâtiments de construction récente, à certains endroits les travaux sont encore en cours. A cause de ces constructions le pays est de plus en plus couvert de nouvelles routes. La dimension des constructions sur des terres arables est effrayante. Si cela continue ainsi sans bornes, en peu de temps il n’y aura plus de terrains agricoles en Afghanistan. Alors, il faudra importer encore plus de denrées alimentaires que ce n’est déjà le cas, qu’on le veuille ou non.

Kaboul n’aime que les riches

Autrefois, il y avait des femmes afghanes qui avaient fabriqué des sacs à main chez elles. Haram Gul habitant une banlieue de Kaboul en faisait partie, comme le raconte sa mère. Ainsi elle a pu contribuer à améliorer le revenu familial. Depuis la politique des «portes ouvertes» de l’administration Karzai, ces artisanes ne sont plus capables de faire concurrence aux produits bon marché chinois importés et elles sont forcées d’abandonner. «Maintenant elle n’a plus qu’une jambe», dit cette Afghane, et elle veut dire que c’est le mari seul qui doit subvenir aux besoins de cette famille de sept personnes.
Sur différents carrefours et places de la vieille ville de Kaboul, on trouvait auparavant des marchands ambulants, chassés alors par les forces de l’ordre. Avec cela ils ont perdu leur seule source de revenu. De telles mesures concernent aussi les marchands dans une banlieue de Kaboul, l’«Arsanqimat», une région aux constructions bon marché. On m’a raconté que ces gens sont tout dés­espérés parce qu’ils ne savent plus de quoi vivre. Et bien sûr, il n’y a pas d’endroit pour porter plainte.

Haute école privée d’alibi?

Entre les 8 et 11 mars, j’ai eu plusieurs rencontres avec des étudiants de l’Université privée «Khane Nur» (Maison de lumière). Comme beaucoup de bacheliers n’ont pas la possibilité d’étudier dans une université de l’Etat, ils sont contraints de s’inscrire dans une université privée. Les universités de l’Etat sont pratiquement réservées aux enfants de riches. Les étudiants ont beaucoup de choses à reprocher à l’Université de «Khane Nur». Ils payent des frais mensuels de 120 dollar US et plus. C’est trop pour des conditions afghanes. S’y ajoute qu’ils ont congé deux jours par semaine au lieu d’un seul comme d’habitude en Afghanistan. Lorsque l’université a déménagé, il n’y avait pas de cours pendant des mois, mais les frais d’études étaient quand même en­caissés. Lorsque les étudiants se sont plaints, le recteur de l’université a cherché un soi-disant contrôleur du ministère des Hautes écoles qui les a condamnés à payer les frais d’études. Les maîtres de conférence ne donnent que des cours d’introduction superficiels. Pour davantage de connaissances, les étudiants doivent fréquenter des cours privés des mêmes maîtres de conférences pour lesquels ils doivent payer encore une fois. Les manuels et les polycopiés ne peuvent être achetés qu’à l’université même. Pour l’utilisation de la bibliothèque, des frais extraordinaires par heure doivent être versés. En résumé, les étudiants désignent l’université, à laquelle le fils du ministre de la Défense, le général Wardag, est associé, comme pur affairisme.
Le 8 mars je rencontre Faisal. Il fait des études d’informatique à l’université du soir «Khane Nur». Comme il habite en dehors de Kaboul, il doit rentrer chez lui après 20 heures. En décembre de l’année passée, il a été pris en plein Kaboul par un homme déguisé en chauffeur de taxi vers 21 heures. Au prochain carrefour le chauffeur l’a menacé avec un pistolet et lui a enlevé sa montre, son portable et son argent. Faisal, après avoir fait ces expériences amères et menaçantes, s’est enfui lors d’autres tentatives.

L’hélicoptère de drogues

Le 10 mars «Nur-TV» a diffusé un prêche du Mollah de la Mosquée «Wasir Akhbar Khan» du quartier des diplomates de Kaboul, dans lequel il a soutenu le port de la burqa dans le monde entier. C’est avec satisfaction qu’il souligne que les femmes musulmanes en France se battent pour le port de ce voile couvrant tout le corps. Il a critiqué l’administration de Kaboul qui interdit aux femmes travaillant dans l’administration et au parlement d’y venir voilées. Pourquoi les Sikhs peuvent-ils porter des turbans, alors que nos femmes ne peuvent pas porter la burqa? demande le Mollah. Son prêche est destiné surtout aux femmes à cause de la journée internationale de la femme. Il parle bien du fait qu’elles sont défavorisées en général, mais sans entrer dans les détails.
Dans la presse on rapporte que des hauts fonctionnaires du gouvernement afghan sont liés à des affaires de drogues. Ce n’est ni nouveau ni passionnant. Ce qui est sensationnel par contre, c’est qu’on a découvert le 10 mars, à l’aéroport de Kaboul des drogues, dans un hélicoptère de l’armée de l’air afghane. Ceci prouve qu’en Afghanistan on ne peut plus parler de la mafia des drogues en général, mais d’une mafia qui a déjà pris place dans toutes les structures de l’Etat.

Offensive du printemps de l’OTAN

L’OTAN a annoncé son offensive du printemps dans les provinces du Sud, Kandahâr, Orozgân et Helmand. Déjà le 10 mars 2012, dans la province du Lôgar au sud de Kaboul, cinq civils, et le 11 mars, d’après des indications diverses, entre 16 et 18 civils ont été tués par balles dans le district de Panjawai de la province de Kandahâr, dans leurs maisons, pendant leur sommeil, par un soldat US fou furieux appartenant à une unité spéciale des Green Berets. Parmi eux, neuf enfants et trois femmes. Neuf autres personnes ont été blessées. Il y a eu des victimes dans plusieurs familles, dans une famille même 11 êtres humains. Ce massacre pourrait devenir un symbole semblable au massacre de My Lai au Viet Nam, en mars 1968. Et cela n’est que le premier cercle de l’enfer du printemps de l’OTAN en Afghanistan. La FIAS a déclaré que le soldat était un tueur isolé. Les proches des familles concernées cependant sont convaincus que cette crise de folie meurtière n’a pas été le fait d’un seul soldat des USA. Une commission d’enquête envoyée par Karzai au Kandahâr est arrivée le 17 mars au résultat que 15 à 20 soldats ont dû participer au massacre et qu’ils auraient ensuite en partie brûlé leurs victimes. Les membres de la commission ont demandé que les assassins rendent des comptes en Afghanistan. En signe de protestation, le 12 mars, de nombreux députés des provinces du Sud ont quitté la réunion de l’Assemblée nationale et exigé de punir les soldats des USA en question.

Les patriotes ne sont pas requis

Le 14 mars 2012 je parle avec Abdullah. Il est le chef de service principal au ministère de la Communication de Kaboul. Avec sa barbe bien taillée, il donne l’impression d’un homme croyant. Mais ses explications m’étonnent. Tout de suite la conversation a tourné autour de la politique afghane sous le gouvernement de gauche avant 1992, et après sous les moudjahidines. «Au temps du gouvernement de Najibullah, on pouvait encore se fier aux gens. Ils ont rempli leurs tâches dans les administrations de façon professionnelle. Aujourd’hui, les ordres venus d’en haut ne sont même plus pris au sérieux par les administrations des niveaux inférieurs, qui trouvent toujours des excuses pour faire durer les affaires. Evidemment, derrière il y a le bakchich.» «En Afghanistan d’aujourd’hui l’honnêteté est mal vue», déclare Abdullah. De hauts postes sont occupés par des gens qui ne sont même pas capables de signer une lettre au bon endroit. Dans le pays les patriotes manquent de manière effrayante. «Nous avons besoin d’au moins une génération pour tirer l’Afghanistan du marécage», résume Abdullah de façon pessimiste. Les intellectuels sont en deuil du gouvernement Najibullah et le peuple de l’époque des Talibans. «Partout, à chaque pas, des points de contrôle sont là comme des cancers. Ce sont les checkpoints qui devraient maintenir la sécurité. Mais en fait ce sont des bandits, des brigands, des voleurs qui s’y trouvent. Leurs chefs sont devenus considérablement riches», constate Abdullah qui prend congé avec des yeux tristes et embués.
Ce qui rend attractifs les Talibans comme «Force de l’ordre» pour beaucoup de gens, c’est à part la corruption la dégradation énorme des mœurs et l’insécurité générale. La corruption, les drogues, l’alcoolisme et la prostitution, punis sans merci sous les Talibans, sont aujourd’hui générales. Cela dégoûte les gens et les amène dans les rangs des Talibans.
Le procureur général afghan Alekuzai voudrait faire inculper plusieurs politiciens haut placés, entre autres une femme sénateur nommée par Karzai, pour corruption, traite d’humains et recel, ce que rapportent les médias depuis la mi-mars. Mais Alekuzai a un petit problème. Les in­culpés ont un lien direct avec ceux qui sont au pouvoir. Lorsque j’en parle à un indigène, la réponse est immédiate: «Sous les Talibans, il n’y aurait pas eu une chose pareille, ils en auraient vite fini avec des criminels de la sorte, même si c’étaient leurs propres membres.» La clémence envers des criminels par l’administration Karzai fait croître chez beaucoup d’Afghans la nostalgie des Talibans. «L’Afghanistan a besoin d’un Etat de droit», soulignent mes interlocuteurs. «Nous en sommes cependant à des années-lumière» dit le jeune dentiste Zaki. Il attire l’attention sur le fait que dans les régions sous le contrôle des Talibans personne ne se tourne vers les organes de l’Etat. Parce que les gens savent que ceux-là ne font rien.
Les  «Tarjuman», comme on appelle les traducteurs pour l’OTAN et autres organisations internationales, sont haïs puisqu’en règle générale ils seraient aussi des agents. «C’est pourquoi je comprends que les Talibans n’y aillent pas par quatre chemins avec eux», déclare Hamid, mon dernier interlocuteur, avant mon départ de ce pays déchiré et sans perspective au pied de l’Hindou Kouch.    •

Matin Baraki a étudié la pédagogie à Kaboul et a travaillé comme enseignant.
En 1974, il est allé en Allemagne et a passé sa thèse de doctorat en 1995 à l’Université Philipps à Marbourg. Il enseigne la politique internationale à l’Université de Marbourg.