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Horizons et debats  >  archives  >  2014  >  N° 22, 15 septembre 2014  >  La responsabilité de l’Occident dans la crise en Ukraine [Imprimer]

«Victoria Nuland, la sous-secrétaire d’Etat des Etats-Unis pour les affaires européennes et eurasiennes, a estimé en décembre 2013 que les Etats-Unis avaient investi plus de 5 milliards de dollars depuis 1991 pour aider l’Ukraine à réaliser «l’avenir qu’elle mérite». Dans le cadre de cet effort, le gouvernement des Etats-Unis a agi par le biais de la National Endowment for Democracy (NED). Cette fondation à but non lucratif a financé plus de 60 projets visant à promouvoir la société civile en Ukraine, et le président de la NED, Carl Gershman, a appelé ce pays «le plus richement doté». En février 2010, après que M. Ianoukovitch ait remporté l’élection présidentielle en Ukraine, la NED a décidé qu’il minait ses objectifs. Elle a donc intensifié son soutien à l’opposition et renforcé les institutions démocratiques du pays. Quand les dirigeants russes observent l’«ingénierie sociale» [techniques de manipulation, ndt.] utilisée par l’Occident en Ukraine, ils craignent que leur pays puisse être le prochain sur la liste. Et ces craintes ne sont pas sans fondement.»

La responsabilité de l’Occident dans la crise en Ukraine

par John J. Mearsheimer*

Selon la doxa qui prévaut en Occident, la crise de l’Ukraine peut être attribuée pratiquement entièrement à l’agression russe. Selon cette argumentation, le président russe Vladimir Poutine a annexé la Crimée en proie à un désir ancien afin de ressusciter l’empire soviétique, et il pourrait éventuellement conquérir ensuite le reste de l’Ukraine, ainsi que d’autres pays d’Europe de l’Est. Dans cette perspective, la destitution du président ukrainien Viktor Janoukovych en février 2014 a fourni un prétexte pour la décision de M. Poutine de réaliser le projet russe qui l’incite à s’emparer d’une partie de l’Ukraine.
Mais cette analyse est fausse: les Etats-Unis et leurs alliés européens partagent l’essentiel de la responsabilité de la crise. L’origine du problème est dans l’élément central d’une stratégie plus vaste pour arracher à l’orbite de la Russie l’Ukraine et l’intégrer à l’Occident. Dans le même temps, l’expansion vers l’Est de l’Union européenne et le soutien de l’Occident au mouvement pro-démocratie en Ukraine – en commençant par la Révolution orange en 2004 – sont des faits qui exigent la critique. Depuis le milieu des années 1990, les dirigeants russes sont catégoriquement opposés à l’élargissement de l’OTAN vers l’Est, et ces dernières années, ils ont indiqué clairement qu’ils n’accepteraient pas que leur voisin stratégiquement important devienne un bastion de l’Occident. Pour Poutine, le renversement illégal du Président démocratiquement élu et pro-russe de l’Ukraine – qu’il a qualifié à juste titre de «coup d’Etat» – a été la dernière goutte d’eau. Il y a répondu en prenant la Crimée, une péninsule dont il craignait qu’elle accueille une base navale de l’OTAN, et travaille à la déstabilisation de l’Ukraine jusqu’à ce qu’elle ait abandonné ses efforts pour rejoindre l’Occident.
L’attitude de M. Poutine n’aurait dû provoquer aucune surprise. Après tout, l’Occident a pénétré dans l’arrière-cour de la Russie et y menace ses intérêts stratégiques de base, un point affirmé catégoriquement et à plusieurs reprises par Poutine. Aux Etats-Unis et en Europe, les élites ont été aveuglées par les événements, uniquement parce qu’elles sont abonnées à une vue erronée de la politique internationale. Ils ont tendance à croire que la logique du réalisme conserve peu de pertinence dans le XXIe siècle et que l’Europe restera entière et libre sur la base des principes libéraux de l’Etat de droit, de l’interdépendance économique et de la démocratie.
Mais ce grand projet a mal tourné en Ukraine. La crise montre que la «realpolitik» reste d’actualité – et que les Etats qui l’ignorent le font à leurs propres risques et périls. Les Etats-Unis et les dirigeants européens se sont trompés dans leur tentative de transformer l’Ukraine en un bastion occidental sur la frontière de la Russie. Maintenant que les conséquences ont été mises à nu, ce serait une erreur encore plus grande de poursuivre cette politique illégitime.

L’affront de l’Occident

A la fin de la guerre froide, les dirigeants de l’Union soviétique ont préféré que les forces américaines restent en Europe et que l’OTAN continue à exister, un arrangement dont on pensait qu’il garantirait la paix face à une Allemagne réunifiée. Mais ni les dirigeants soviétiques, ni leurs successeurs russes ne voulaient que l’OTAN s’élargisse et ils supposaient que les diplomates occidentaux comprendraient leurs préoccupations. L’administration Clinton pensait évidemment autrement, et au milieu des années 1990, elle a renforcé l’élargissement de l’OTAN vers l’Est.
La première vague d’élargissement a eu lieu en 1999 en intégrant la République tchèque, la Hongrie et la Pologne. La seconde a eu lieu en 2004; elle comprenait la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie. Dès le début, Moscou s’est plaint amèrement. Au cours des bombardements de l’OTAN de 1995 contre les Serbes de Bosnie, par exemple, le président russe Boris Eltsine a déclaré, «c’est le premier signe de ce qui pourrait se passer, si l’OTAN venait jusqu’à la frontière de la Fédération de Russie. … La flamme de la guerre pourrait s’étendre sur toute l’Europe.» Mais les Russes étaient à ce moment-là trop faibles pour stopper le mouvement vers l’Est de l’OTAN – qui, de toute façon, ne paraissait pas représenter un danger pour eux, car aucun des nouveaux membres n’avait une frontière commune avec la Russie, à l’exception des petits pays baltes.
Puis l’OTAN a commencé à regarder plus loin à l’Est. Lors de son sommet d’avril 2008 à Bucarest, l’Alliance a examiné l’hypothèse de l’admission de la Géorgie et l’Ukraine. L’administration Bush était pour, mais la France et l’Allemagne se sont opposées à ce changement, de peur de provoquer indûment la Russie. En fin de compte, les membres de l’OTAN ont trouvé un compromis: l’alliance n’a pas commencé le processus officiel menant à l’adhésion, mais il a publié une déclaration soutenant les aspirations de la Géorgie et l’Ukraine en déclarant ouvertement que «ces pays deviendront membres de l’OTAN».
Moscou, cependant, n’a pas accepté ce résultat comme étant un compromis. Alexander Grushko, vice-ministre des Affaires étrangères de la Russie, a déclaré, «l’adhésion de la Géorgie et de l’Ukraine à l’Alliance serait une énorme erreur stratégique qui aurait des conséquences très graves pour la sécurité de toute l’Europe.» Poutine a maintenu que l’admission de ces deux pays dans l’OTAN constituerait une «menace directe» envers la Russie. Un journal russe a rapporté que Poutine, en parlant avec Bush, «a très clairement laissé entendre que si l’Ukraine était acceptée par l’OTAN, elle cesserait d’exister.»
L’invasion de la Géorgie par la Russie en août 2008 devrait avoir dissipé tous les doutes restants sur la détermination de M. Poutine à empêcher la Géorgie et l’Ukraine d’adhérer à l’OTAN. Le président géorgien Mikheil Saakachvili, qui était profondément attaché à l’idée de placer son pays dans l’OTAN, avait décidé à l’été 2008 de reprendre les deux régions séparatistes, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud. Mais Poutine a cherché à garder la Géorgie faible et divisée – et hors de l’OTAN. Après que les combats aient éclaté entre le gouvernement géorgien et les Ossètes du Sud séparatistes, les forces russes se sont emparées de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Moscou avait fait son pas. Malgré cet avertissement clair, l’OTAN n’a jamais ouvertement abandonné son objectif d’intégrer dans l’alliance la Géorgie et l’Ukraine. Et l’expansion de l’OTAN a continué avec l’Albanie et la Croatie devenues membres en 2009.
L’Union européenne, elle aussi, a continué sa marche vers l’Est. En mai 2008, elle a dévoilé son partenariat oriental, un programme visant à favoriser la prospérité dans des pays comme l’Ukraine afin de les intégrer dans l’économie de l’UE. Il n’est guère surprenant, que les dirigeants russes considèrent ce plan comme hostile aux intérêts de leur pays. En février de cette année, avant que M. Ianoukovitch soit destitué, le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov a accusé l’UE de chercher à créer une «sphère d’influence» en Europe orientale. Aux yeux des dirigeants russes, l’expansion de l’Union européenne est le cheval de Troie pour l’expansion de l’OTAN.
L’outil décisif de l’Occident pour aliéner Kiev de Moscou a été ses efforts pour propager les valeurs occidentales et promouvoir la démocratie en Ukraine et dans d’autres Etats post-soviétiques, un plan souvent accompagné par de l’aide financière à des organisations et des personnes pro-occidentales. Victoria Nuland, la sous-secrétaire d’Etat des Etats-Unis pour les affaires européennes et eurasiennes, a estimé en décembre 2013 que les Etats-Unis avaient investi plus de 5 milliards de dollars depuis 1991 pour aider l’Ukraine à réaliser «l’avenir qu’elle mérite». Dans le cadre de cet effort, le gouvernement des Etats-Unis a agi par le biais de la National Endowment for Democracy (NED). Cette fondation à but non lucratif a financé plus de 60 projets visant à promouvoir la société civile en Ukraine, et le président de la NED, Carl Gershman, a appelé ce pays «le plus richement doté». En février 2010, après que M. Ianoukovitch ait remporté l’élection présidentielle en Ukraine, la NED a décidé qu’il minait ses objectifs. Elle a donc intensifié son soutien à l’opposition et renforcé les institutions démocratiques du pays.
Quand les dirigeants russes observent l’«ingénierie sociale» [techniques de manipulation, ndt.] utilisée par l’Occident en Ukraine, ils craignent que leur pays puisse être le prochain sur la liste. Et ces craintes ne sont pas sans fondement. En septembre 2013, Gershman a écrit dans «The Washington Post» que «le choix de l’Ukraine de rejoindre l’Europe permettra d’accélérer la disparition de l’idéologie de l’impérialisme russe que représente Poutine». Et d’ajouter: «Les Russes, eux aussi, sont face à un choix, et Poutine peut se trouver parmi les perdants non seulement dans la proximité étrangère, mais au sein de la Russie elle-même.»

Déclenchement d’une crise

Le pack de trois des politiques occidentales – l’élargissement de l’OTAN, l’expansion de l’UE, et la promotion de la démocratie – représente le combustible pour le feu en attente d’être allumé. L’étincelle est venue en novembre 2013, lorsque M. Ianoukovitch a rejeté le grand accord économique qu’il avait négocié avec l’UE et a, au lieu de cela, décidé d’accepter l’offre russe de 15 milliards de dollars. Cette décision a donné lieu à des manifestations antigouvernementales qui ont augmenté pendant les trois mois suivants, et à la mi-février, cela a provoqué la mort d’une centaine de manifestants. Les émissaires occidentaux ont précipitamment pris l’avion pour Kiev pour résoudre la crise. Le 21 février, le gouvernement et l’opposition ont conclu un accord qui permettait à Ianoukovitch de rester au pouvoir jusqu’à ce que de nouvelles élections aient lieu. Mais cet accord s’est immédiatement écroulé, et M. Ianoukovitch s’est enfui en Russie le lendemain. Le nouveau gouvernement à Kiev était pro-occidental et antirusse dans l’âme, et il contenait quatre membres de haut rang qui pouvaient légitimement être étiquetés de néofascistes.
Bien que l’ampleur totale de l’engagement américain ne soit pas encore connue, il est clair que Washington a soutenu le coup d’Etat. Nuland et le sénateur républicain John McCain ont participé à des manifestations antigouvernementales. Suite au renversement de M. Ianoukovitch, Geoffrey Pyatt, l’ambassadeur des Etats-Unis en Ukraine, a proclamé que c’était «un jour pour les livres d’histoire.» Suite à un enregistrement téléphonique intercepté, on a appris que Nuland avait préconisé un coup d’Etat et voulait que le politicien ukrainien Arseni Yatseniouk devienne Premier ministre du nouveau gouvernement, ce qui s’est réalisé. Ce n’est donc pas étonnant que tous les Russes, quel que soit leur bord, pensent que l’Occident a joué un rôle dans l’éviction de M. Ianoukovitch.
Pour Poutine, le moment d’agir contre l’Ukraine et l’Occident était arrivé. Peu de temps après le 22 février, il a ordonné aux forces russes de prendre la Crimée à l’Ukraine et peu de temps après, il l’a incorporée dans la Russie. La tâche s’est avérée relativement facile, grâce aux milliers de troupes russes déjà stationnées sur une base navale dans le port de Sébastopol de la Crimée. La Crimée est également une cible facile, puisque les Russes ethniques composent environ 60% de sa population. La plupart d’entre eux souhaitaient quitter l’Ukraine.
Puis, Poutine a mis une pression énorme sur le nouveau gouvernement de Kiev pour le décourager de s’allier à l’Occident contre Moscou tout en précisant qu’il préférait détruire l’Ukraine en tant qu’Etat fonctionnant plutôt que de lui permette de devenir un bastion de l’Occident aux portes de la Russie. A cette fin, il a fourni des conseillers, des armes et un soutien diplomatique aux séparatistes russes de l’Ukraine orientale, qui emmènent le pays vers la guerre civile. Il a massé une grande armée à la frontière ukrainienne, menaçant d’envahir le pays si le gouvernement s’attaque aux rebelles. Il a aussi massivement augmenté le prix de vente du gaz naturel russe pour l’Ukraine et a exigé le paiement des factures non payées pour les exportations précédentes. Poutine a joué ferme.

Le diagnostic de la politique russe

Le comportement de M. Poutine est facile à comprendre. Il y a là une immense étendue de terres plates que les armées de la France napoléonienne, de l’Empire allemand et de Allemagne nazie ont traversée pour s’attaquer à la Russie elle-même. L’Ukraine est un Etat tampon de grande importance stratégique pour ce pays. Aucun dirigeant russe ne tolérerait qu’une alliance militaire, ayant jusqu’à peu été l’ennemi mortel de Moscou, envahisse l’Ukraine. Aucun dirigeant russe ne pourrait rester les bras croisés alors que l’Occident a contribué à installer un gouvernement déterminé à intégrer l’Ukraine en Occident.
Washington peut ne pas aimer la position de Moscou, mais elle doit comprendre la logique qui la sous-tend. Il s’agit de géopolitique pour les débutants: les grandes puissances sont toujours sensibles aux menaces potentielles près de leur propre territoire. Après tout, les Etats-Unis ne toléreraient pas que de lointaines grandes puissances déploient leurs forces militaires n’importe où dans l’hémisphère occidental, et encore moins à ses frontières. Imaginez l’indignation de Washington si la Chine construisait une alliance militaire impressionnante et essayait d’y inclure le Canada et le Mexique. Outre la logique, les dirigeants russes ont dit à maintes reprises à leurs homologues occidentaux qu’ils considéraient l’expansion de l’OTAN en Géorgie et en Ukraine comme étant inacceptable, de même que tous les efforts d’influencer ces pays pour qu’ils s’opposent à la Russie – un message que la guerre russo-géorgienne de 2008 a renforcé sans équivoque.
Des fonctionnaires américains et leurs alliés européens prétendent qu’ils se sont efforcés d’apaiser les craintes russes et que Moscou doit comprendre que l’OTAN n’a aucun plan de s’attaquer à la Russie. Outre le fait de nier que son expansion visait à contenir la Russie, l’alliance n’a jamais déployé pour une longue durée des forces militaires dans les nouveaux Etats membres. En 2002, elle a même créé un organe appelé le Conseil OTAN–Russie dans le but de promouvoir la coopération. Pour tenter d’amadouer la Russie, les Etats-Unis ont annoncé en 2009 qu’ils déploieraient leur nouveau système de défense antimissile sur des bâtiments de guerre dans les eaux européennes, au moins au début, plutôt que sur les territoires tchèque ou polonais. Mais aucune de ces mesures n’a changé la donne; les Russes s’opposent toujours fermement à l’élargissement de l’OTAN à l’Est, notamment à la Géorgie et à l’Ukraine. Et finalement, ce sont les Russes, et pas l’Occident, qui sont les mieux placés pour décider ce qui est une menace pour eux.
Pour comprendre pourquoi l’Occident, notamment les Etats-Unis, n’ont pas compris que leur politique en Ukraine a créé les bases pour un sérieux affrontement avec la Russie, il faut remonter au milieu des années 1990, quand l’administration Clinton a commencé à préconiser l’expansion de l’OTAN. Les spécialistes ont avancé divers arguments pour ou contre l’élargissement, mais sans atteindre un consensus sur la manière d’agir. La plupart des émigrés d’Europe de l’Est installés aux Etats-Unis, par exemple, soutenaient fortement l’expansion, parce qu’ils voulaient que l’OTAN protège leurs pays, telles la Hongrie et la Pologne. Quelques réalistes ont également favorisé cette politique parce qu’ils pensaient que la Russie devra toujours être contenue.
Mais la grande majorité des réalistes se sont opposés à l’expansion vers l’Est, convaincus qu’il n’était pas nécessaire de contenir une grande puissance en déclin avec une population vieillissante et une économie unidimensionnelle. Ils craignaient que l’élargissement inciterait Moscou à semer le trouble en Europe de l’Est. Le diplomate américain George Kennan a exprimé cette perspective lors d’une interview en 1998, peu après que le Sénat américain ait approuvé la première étape de l’élargissement de l’OTAN. «Je pense que les Russes réagiront progressivement d’une manière tout à fait défavorable et cela aura une incidence sur leurs politiques», déclara-t-il. «Je pense que c’est une erreur tragique. Il n’y avait aucune raison d’agir ainsi. Personne ne menaçait autrui.»
La plupart des libéraux, en revanche, ont soutenu l’élargissement, y compris de nombreux membres importants de l’administration Clinton. Ils pensaient que la fin de la guerre froide avait transformé fondamentalement la politique internationale et qu’un nouvel ordre post-national avait remplacé la logique réaliste ayant gouverné l’Europe. Les Etats-Unis n’étaient pas seulement la «nation indispensable» comme le croyait la Secrétaire d’Etat Madeleine Albright; c’était aussi une simple hégémonie et donc peu susceptible d’être perçue comme une menace par Moscou. Pour l’essentiel, son but était de rendre tout le continent semblable à l’Europe occidentale.
Ainsi, les Etats-Unis et leurs alliés, ont-ils cherché à promouvoir la démocratie dans les pays d’Europe orientale, à augmenter l’interdépendance économique entre eux et à les intégrer dans les institutions internationales. Ayant remporté le débat aux Etats-Unis, les libéraux ont eu peu de difficultés à convaincre leurs alliés européens de soutenir l’élargissement de l’OTAN. Après tout, étant donné les dernières réalisations de l’UE, les Européens étaient encore plus attachés que les Américains à l’idée que la géopolitique n’avait plus aucune importance et que l’ordre libéral total pourrait maintenir la paix en Europe.
Si les libéraux se sont imposés en profondeur pour dominer le discours sur la sécurité européenne au cours de la première décennie de ce siècle et même si l’alliance a adopté une politique d’ouverture à l’expansion, l’élargissement de l’OTAN a rencontré peu d’opposition de la part des réalistes. La vision du monde libéral est aujourd’hui un dogme accepté parmi les responsables américains. En mars, par exemple, le Président Barack Obama a prononcé un discours sur l’Ukraine, lors duquel il a parlé à plusieurs reprises des «idéaux» qui motivent la politique occidentale et comment ces idéaux «ont souvent été menacés par une vision plus ancienne et plus traditionnelle du pouvoir». La réponse du Secrétaire d’Etat John Kerry à la crise de la Crimée reflète cette même perspective: «Au XXIe siècle, vous ne pouvez pas vous comporter comme au XIXe siècle en envahissant un autre pays avec des prétextes entièrement inventés.»
En substance, les deux parties ont agi avec des règles de jeu différentes: Poutine et ses compatriotes ont pensé et agi selon les règles des réalistes, alors que leurs homologues occidentaux ont adhéré aux idées libérales concernant la politique internationale. Le résultat est que les Etats-Unis et ses alliés ont sans le savoir provoqué une crise majeure concernant l’Ukraine.

Le jeu du blâme contre Poutine

Dans ce même interview de 1998, Kennan a prédit que l’expansion de l’OTAN provoquerait une crise, après quoi les partisans de l’expansion diraient «on vous a toujours dit que les Russes sont comme cela». Comme il le prévoyait, les responsables occidentaux ont décrit Poutine comme le véritable coupable de la situation en Ukraine. En mars, selon la «New York Times», la chancelière allemande Angela Merkel a laissé entendre que Poutine était irrationnel, et aurait dit à Obama qu’il vivait «dans un autre monde». Bien que Poutine ait sans doute des tendances autocratiques, il n’y a pas la moindre preuve qu’il soit mentalement déséquilibré. Au contraire: c’est un stratège de première classe qui doit être craint et respecté par tout le monde qui l’affronte sur la politique étrangère.
D’autres analystes prétendent, d’une manière plus plausible, que Poutine déplore la disparition de l’Union soviétique et qu’il est déterminé à inverser la tendance en élargissant les frontières de la Russie. Selon cette interprétation, Poutine, ayant obtenu la Crimée, en est maintenant à se tâter pour voir si le moment est venu d’aller à la conquête de l’Ukraine, ou du moins de sa partie orientale, et il se comportera à la fin d’une manière tout aussi agressive envers d’autres pays dans son voisinage. Pour certains dans ce camp, Poutine représente un Adolf Hitler moderne, et conclure un quelconque deal avec lui reviendrait à répéter l’erreur de Munich. Ainsi, l’OTAN doit-elle accepter la Géorgie et l’Ukraine pour contenir la Russie avant qu’elle ne domine ses voisins et menace l’Europe occidentale.
Cet argument s’écroule lors d’une analyse soigneuse. Si Poutine s’était engagé à créer une grande Russie, des signes dans cette direction seraient apparus avec certitude bien avant le 22 février. Mais il n’y a pratiquement aucun élément prouvant qu’il prévoyait d’annexer la Crimée, et encore moins tout autre territoire en Ukraine, avant cette date. Mêmes les dirigeants occidentaux soutenant l’expansion de l’OTAN ne l’ont pas fait parce qu’ils craignaient que la Russie soit sur le point de recourir à la force militaire. Les actions de M. Poutine en Crimée ont été une surprise complète et semblent avoir été une réaction spontanée suite à l’éviction de M. Ianoukovitch. Au début, Poutine a même dit qu’il était opposé à la sécession de la Crimée, avant de rapidement changer d’avis.
En outre, même si elle le voulait, la Russie n’a pas la capacité de facilement conquérir et d’annexer l’Ukraine orientale, encore moins l’ensemble du pays. Environ 15 millions de personnes – un tiers de la population ukrainienne – vivent entre le fleuve Dniepr, qui traverse le pays, et la frontière russe. Une écrasante majorité de ces personnes veulent continuer à faire partie de l’Ukraine et s’opposerait sûrement à une occupation russe. En outre, l’armée médiocre de la Russie, qui montre peu de signes de se transformer en une «Wehrmacht» moderne, aurait peu de chance de pacifier l’ensemble de l’Ukraine. Moscou est également mal placé pour financer une occupation coûteuse; sa faiblesse économique souffrirait encore plus face aux sanctions qui en résulteraient.
Même si la Russie possédait une puissante machine de guerre et une économie impressionnante, elle s’avérerait probablement incapable d’occuper l’Ukraine avec succès. Il suffit seulement de considérer les expériences soviétiques et américaines en Afghanistan, les expériences américaines au Vietnam et en Irak et l’expérience russe en Tchétchénie pour se rappeler que les occupations militaires finissent généralement mal. Poutine a sûrement compris qu’essayer de dompter l’Ukraine serait comme tenter d’avaler un porc-épic. Ces réactions aux événements dans la région sont défensives, pas offensives.

Voie de sortie du dilemme

Etant donné que plus les dirigeants occidentaux continuent à nier que le comportement de Poutine pourrait être motivé par des préoccupations légitimes de sécurité, il n’est pas surprenant qu’ils ne modifient pas leurs propres politiques mais qu’ils punissent la Russie pour la dissuader d’entreprendre une agression supplémentaire. Bien que Kerry ait maintenu que «toutes les options sont sur la table», ni les Etats-Unis ni ses alliés de l’OTAN ne sont préparés à recourir à la force pour défendre l’Ukraine. L’Occident s’appuie au contraire sur des sanctions économiques pour contraindre la Russie de mettre fin à son soutien à l’insurrection en Ukraine orientale. En juillet, les Etats-Unis et l’Union européenne ont mis en place leur troisième série de sanctions limitées, ciblant principalement les personnes de haut niveau étroitement liées au gouvernement russe et certaines banques de grande envergure, les groupes énergétiques et les entreprises de défense. Aussi, ils ont menacé de déclencher une nouvelle série de sanctions encore plus dure, destinée à des secteurs entiers de l’économie russe.
Ces mesures auront peu d’effet. Des sanctions sévères ne sont probablement plus envisageables. Des pays d’Europe occidentale, notamment l’Allemagne, y renoncent de peur que la Russie puisse exercer des représailles et causer de graves dommages économiques au sein de l’UE. Mais même si les Etats-Unis arrivaient à convaincre ses alliés d’adopter des mesures sévères, Poutine ne changerait probablement pas ses décisions. L’histoire montre que les pays absorbent des quantités énormes de souffrance s’il s’agit de protéger leurs intérêts stratégiques fondamentaux. Il n’y a aucune raison de penser que la Russie représente une exception à cette règle.
Les dirigeants occidentaux restent également attachés aux politiques provocatrices qui ont précédé cette crise. En avril, le vice-président américain Joseph Biden s’est entretenu avec les législateurs ukrainiens et leur a déclaré: «C’est une seconde chance de tenir la promesse faite à l’origine par la Révolution orange.» John Brennan, le directeur de la CIA, n’a pas aidé les choses quand, ce même mois, il a visité Kiev lors d’un voyage qui visait – selon les déclarations de la Maison Blanche – l’amélioration de la coopération en matière de sécurité avec le gouvernement ukrainien.
L’Union européenne, dans le même temps, a continué à faire avancer son Partenariat oriental. En mars, José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, a résumé la réflexion communautaire sur l’Ukraine en disant: «Nous avons une dette, un devoir de solidarité envers ce pays, et nous travaillerons pour les avoir aussi près que possible de nous.» Et bien sûr, le 27 juin, l’UE et l’Ukraine ont signé l’accord économique que M. Ianoukovitch avait fatalement rejeté sept mois plus tôt. Egalement en juin, lors d’une réunion des ministres des Affaires étrangères des membres de l’OTAN, il a été convenu que l’alliance resterait ouverte aux nouveaux membres, bien que les ministres des Affaires étrangères se soient abstenus de mentionner l’Ukraine. «Aucun pays tiers a un droit de veto sur l’élargissement de l’OTAN», a annoncé Anders Fogh Rasmussen, secrétaire général de l’OTAN. Les ministres des Affaires étrangères ont également convenu d’appuyer diverses mesures visant à améliorer les capacités militaires de l’Ukraine dans des domaines tels que la commande et le contrôle, la logistique et la cyber-défense. Les dirigeants russes ont naturellement protesté face à ces activités; la réponse de l’Occident ne fait qu’aggraver la crise.
Il existe une solution à la crise en Ukraine, cependant cela obligerait l’Occident à changer totalement sa vue concernant ce pays. Les Etats-Unis et leurs alliés devraient abandonner leur plan d’«occidentaliser» l’Ukraine et au lieu de cela œuvrer à ce que le pays devienne un pays-tampon neutre entre l’OTAN et la Russie, à l’instar de la position de l’Autriche pendant la guerre froide. Les dirigeants occidentaux doivent reconnaître que l’Ukraine est d’une si grande importance pour Poutine qu’ils ne peuvent pas soutenir un régime antirusse dans ce pays. Cela ne signifierait pas qu’un futur gouvernement ukrainien devrait être pro-russe ou anti-l’OTAN. Au contraire, l’objectif doit être de faire de l’Ukraine un Etat souverain qui ne se trouve ni dans le camp russe, ni dans le camp occidental.
Pour parvenir à cette fin, les Etats-Unis et leurs alliés devraient officiellement exclure l’expansion de l’OTAN vers la Géorgie et l’Ukraine. L’Occident devrait également mettre au point un plan de sauvetage économique pour l’Ukraine, financé conjointement par l’Union européenne, le Fonds monétaire international, la Russie et les Etats-Unis – une proposition que Moscou devrait accueillir favorablement, compte tenu de son intérêt à avoir une Ukraine prospère et stable sur son flanc ouest. Et l’Occident devrait limiter considérablement ses efforts d’«ingénierie sociale» à l’intérieur de l’Ukraine. Il est temps de mettre fin au soutien occidental en faveur d’une nouvelle Révolution orange. Néanmoins, les dirigeants américains et européens devraient encourager l’Ukraine à respecter les droits des minorités, en particulier les droits linguistiques de ses interlocuteurs russes.
Certains diront que le changement de politique à l’égard de l’Ukraine à cette date tardive nuirait sérieusement à la crédibilité des Etats-Unis dans le monde entier. Il y aurait sans aucun doute certains coûts, mais les coûts de la poursuite d’une stratégie erronée seraient beaucoup plus grands. En outre, les autres pays sont susceptibles de respecter un Etat qui apprend de ses erreurs et élabore finalement une politique traitant efficacement un problème actuel. Cette option est sans doute ouverte pour les Etats-Unis.
On entend également la réclamation que l’Ukraine a le droit de décider avec qui elle veut s’allier et que les Russes n’ont pas le droit d’empêcher Kiev de rejoindre l’Occident. C’est une façon dangereuse pour l’Ukraine de réfléchir à ses choix de politique étrangère. La triste vérité est que dans le jeu des grandes puissances la force crée souvent le droit. Les droits abstraits, tel celui à l’autodétermination des peuples, sont très souvent sans importance lorsque des Etats puissants sont confrontés à des Etats plus faibles. Cuba avait-il le droit de former une alliance militaire avec l’Union soviétique pendant la guerre froide? Les Etats-Unis ne le pensaient certainement pas, et les Russes pensent de la même manière quand l’Ukraine pense à se lier à l’Occident. C’est dans l’intérêt de l’Ukraine de comprendre ces réalités de la vie et d’avancer avec précaution face à son voisin plus puissant.
Même si l’on rejette cette analyse, en pensant que l’Ukraine a le droit de demander à rejoindre l’UE et l’OTAN, le fait demeure que les Etats-Unis et leurs alliés européens ont le droit de rejeter de telles demandes. Il n’y a aucune raison que l’Occident accueille l’Ukraine si elle est en proie à la poursuite d’une politique étrangère erronée, surtout si sa défense n’est pas d’un intérêt vital. Entériner les rêves de certains Ukrainiens ne vaut pas l’animosité et la discorde qu’ils provoqueront, notamment pour le peuple ukrainien.
Bien sûr, certains analystes pourraient dire que l’OTAN a mal géré ses relations avec l’Ukraine et maintenir que la Russie est un ennemi qui ne fera que devenir plus redoutable au fil du temps – et que pour cette raison, l’Occident n’a pas d’autre choix que de continuer sa politique actuelle. Mais ce point de vue est gravement erroné. La Russie est une puissance en déclin, et elle continuera à faiblir avec le temps. Même si la Russie était une puissance montante, elle n’aurait toujours pas de logique à intégrer l’Ukraine dans l’OTAN. La raison est simple: les Etats-Unis et leurs alliés européens ne considèrent pas que l’Ukraine soit d’un intérêt stratégique fondamental, comme leur réticence à recourir à la force militaire pour venir à son aide le révèle. Ce serait donc une grande folie de créer un nouveau membre de l’OTAN que les autres membres n’ont pas l’intention de défendre. L’OTAN s’est élargie dans le passé, parce que les libéraux ont assumé une alliance qui n’aurait jamais à honorer ses nouvelles garanties de sécurité, mais le récent jeu de puissance de la Russie montre que l’adhésion à l’OTAN de l’Ukraine pourrait mettre la Russie et l’Occident sur une trajectoire de confrontation.
S’en tenir à la politique actuelle compliquerait également les relations de l’Occident avec Moscou sur d’autres questions. Les Etats-Unis ont besoin de l’aide de la Russie pour retirer le matériel américain d’Afghanistan via le territoire russe, parvenir à un accord nucléaire avec l’Iran et stabiliser la situation en Syrie. En fait, Moscou a aidé Washington sur les trois questions dans le passé. En l’été 2013, Poutine a tiré d’affaire Obama d’une situation épineuse en obtenant de la Syrie le renoncement à ses armes chimiques, afin d’éviter l’attaque militaire américaine dont Obama l’avait menacée. Les Etats-Unis devront aussi un jour bénéficier de l’aide de la Russie, pour contenir une montée de la Chine. La politique américaine actuelle, cependant, est seulement le moteur d’une alliance plus étroite entre Moscou et Pékin.
Les Etats-Unis et leurs alliés européens sont confrontés à un choix sur l’Ukraine. Ils peuvent continuer leur politique actuelle, qui va exacerber les hostilités avec la Russie et dévaster l’Ukraine – un scénario dans lequel tout le monde sortirait perdant. Sinon, ils peuvent changer de direction et œuvrer à créer une Ukraine prospère et neutre, qui ne menace pas la Russie et permet à l’Occident de réparer ses relations avec Moscou. Par cette approche, toutes les parties seraient gagnantes.    •

Source: histoireetsociete.wordpress.com/2014/
08/21/la-faute-de-loccident-les-illusions-liberales-qui-ont-provoque-poutin-par-mearsheimer du 21/8/14
Texte original: www.foreignaffairs.com/articles/141769/john-j-mearsheimer/why-the-ukraine-crisis-is-the-wests-fault
(Traduction de l’anglais par «Histoire et société», révisée par Horizons et débats)

La guerre va toujours à l’encontre de la vie humaine

Dans son discours au sommet de l’OTAN au Pays de Galles, le président de la Confédération et président de l’OSCE Didier Burkhalter a soulevé quatre points importants pour le règlement de la crise en Ukraine:
–    efforts visant à parvenir à un cessez-le-feu et le début du processus politique,
–    développement de la mission d’observateur adaptée aux besoins,
–    soutien à la réconciliation, à la reconstruction et aux réformes,
–    débat concernant le rétablissement de la sécurité européenne en tant que projet commun.
Suite à plusieurs semaines de propagande médiatique concernant les causes et les acteurs du conflit en Ukraine, l’engagement de la Suisse dans le cadre de l’OSCE et sur la base de son principe de neutralité, donnent aux populations de toutes les parties du monde une lueur d’espoir. «La guerre est toujours une défaite pour l’humanité», a déclaré le Pape Jean-Paul II dans un discours il y a environ 10 ans. L’effort doit toujours viser à prévenir la guerre, et là où elle a déjà lieu, de la terminer immédiatement.
Depuis le 5 septembre, les armes se taisent en Ukraine et les habitants des deux côtés respirent et sont reconnaissants de chaque minute où leur vie n’est pas mise en danger, où ils ne perdent pas de parents, d’enfants ou d’autres êtres qui leur sont chers.
En Ukraine, des millions de personnes vivent dans la peur et sont exposées aux menaces les plus graves. Divers sources parlent déjà de 17?000 soldats ukrainiens tués. Des jeunes hommes et des femmes qui avaient encore leur vie devant eux ont été sacrifiés pour des intérêts de pouvoir. Du côté de la résistance ukrainienne, il y aurait également déjà des milliers de morts. Tout cela n’aurait pas été nécessaire. Mais qu’est-ce que cela signifie pour les personnes concernées ayant droit à une vie digne, telle que garantie par la Charte des Nations Unies?
L’ONU, l’OSCE, le droit international humanitaire, tout cela est là pour résoudre les conflits de manière pacifique. A cela s’ajoute la condition la plus importante: l’homme est un être capable de raisonnement et pouvant résoudre toutes les questions de la vie par le dialogue. La guerre va toujours à l’encontre de la vie humaine.

Thomas Kaiser

Conversation entre la sous-secrétaire d’Etat des Etats-Unis et l’ambassadeur américain en Ukraine

hd. Entre le 22 et le 25 janvier 2014, une source inconnue a intercepté une conversation téléphonique entre Victoria Nuland, sous-secrétaire d’Etat des Etats-Unis, et Geoffrey R. Pyatt, ambassadeur des Etats-Unis en Ukraine.
Victoria Nuland est une diplomate néo-conservatrice, épouse de l’historien Robert Kagan. Elle fut la principale conseillère en politique étrangère du vice-président Dick Cheney, avant d’être nommée par George W. Bush, ambassadrice auprès de l’OTAN. Hillary Clinton en fit sa porte-parole au secrétariat d’Etat, puis John Kerry son assistante pour l’Europe et l’Eurasie.
Dans cette conversation avec l’ambassadeur américain à Kiev, elle donne instruction pour répondre à la proposition faite par le président Ianoukovytch de laisser l’opposition constituer un gouvernement. Il faut, selon elle, placer Arseni Yatseniouk, maintenir Vitaly Klitchko hors jeu, et écarter le leader nazi Oleh Tyahnybok qui devient encombrant.
Dans cet entretien, il est également question de l’ancien diplomate états-unien Jeffrey Feltman, aujourd’hui secrétaire général adjoint des Nations Unies, et du Néerlandais Robert Serry, ancien responsable des «opérations» de l’OTAN. Les deux ont actuellement la mission d’imposer les positions américaines au sein de l’ONU.
*?*?*
Victoria Nuland: Que pensez-vous?
Geoffrey R. Pyatt: Je pense que nous jouons. La pièce Klitchko est évidemment l’électron le plus compliqué ici, en particulier le fait qu’on l’ait annoncé comme vice-Premier ministre. Vous avez vu mes notes sur la difficulté du mariage en ce moment, nous essayons d’obtenir une lecture très rapide pour savoir s’il fait partie de l’équipe. Mais je pense que votre raisonnement à son sujet, que vous aurez besoin de lui dire – je pense que c’est le prochain coup de téléphone que vous souhaitez organiser – est exactement celui que vous avez fait à Yats [surnom de Yatseniouk]. Je suis heureux que vous l’ayez mis sur la sellette […]. Il s’inscrit dans ce scénario. Et je suis très heureux qu’il ait dit ce qu’il a dit.
Victoria Nuland: Bon. Je ne pense pas que Klitsch [surnom de Klitchko] devrait être dans le gouvernement. Je ne pense pas qu’il soit nécessaire, je ne pense pas que ce soit une bonne idée.
Geoffrey R. Pyatt: Oui, je veux dire … je suppose … Pour ce qui est de sa non-participation au gouvernement, je serais d’avis de le laisser en dehors pour qu’il se consacre à ses obligations politiques. Je ne fais que réfléchir, pour trier les options pour avancer, nous voulons garder ensemble les démocrates modérés. Le problème sera avec Tyahnybok et ses gars. Et, vous savez, je suis sûr que cela fait partie du calcul de Ianoukovytch.
Victoria Nuland: Je pense Yats, c’est le gars. Il a de l’expérience économique et de l’expérience de gouverner. C’est le gars. Vous savez, ce qu’il a besoin, c’est que Klitsch et Tyahnybok restent à l’extérieur. Nous aurons besoin de leur parler quatre fois par semaine. Vous savez, je pense juste que si Klitchko entre, il va devoir travailler à ce niveau avec Yatseniouk, c’est juste que ça ne va pas marcher …
Geoffrey R. Pyatt: Ouais, ouais, je pense que c’est vrai. Ok, bon. Souhaitez-vous que nous organisions un appel avec lui comme prochaine étape?
Victoria Nuland: Ma conception de l’appel dont vous parlez, c’est que les trois grands participent à leur propre réunion et que Yats leur propose dans ce contexte. Vous le savez, une conversation «trois plus un» ou «trois plus deux» si vous participez. C’est ainsi que vous le comprenez?
Geoffrey R. Pyatt: Non, je pense que c’est ce qu’il a proposé, mais connaissant leur dynamique interne lorsque Klitchko était le chien dominant, il va prendre son temps avant de se pointer à une de leurs réunions et doit déjà être en train de parler à ses gars. Donc, je pense que si vous vous adressiez directement à lui, cela aiderait à faire de la gestion de personnalités parmi les trois. Cela vous donne également une chance d’agir vite sur tout cela et nous permettra d’être derrière avant qu’ils s’assoient et qu’il explique pourquoi il n’est pas d’accord.
Victoria Nuland: Ok. Bon. Je suis heureuse. Pourquoi ne le contacteriez-vous pas pour voir s’il veut parler avant ou après.
Geoffrey R. Pyatt: Ok, je vais le faire. Merci.
Victoria Nuland: Je ne me souviens pas si je vous ai dit ou si je n’en ai parlé qu’à Washington: quand j’ai parlé à Jeff Feltman ce matin, il avait un nouveau nom pour le type de l’ONU: Robert Serry. Je vous ai écrit à ce sujet ce matin.
Geoffrey R. Pyatt: Oui, j’ai vu cela.
Victoria Nuland: Ok. Il a obtenu aujourd’hui, à la fois de Serry et de Ban Ki-moon, que Serry vienne lundi ou mardi. Ce serait formidable, je pense, ça aiderait à souder ce projet et d’avoir l’aide de l’ONU pour le souder et, vous savez quoi, d’enculer l’Union européenne.
Geoffrey R. Pyatt: Non, exactement. Et je pense que nous devons faire quelque chose pour le faire coller à nous, parce que vous pouvez être sûre que s’il commence à prendre de l’altitude, les Russes vont travailler dans les coulisses pour essayer de torpiller. Et encore une fois le fait que c’est sur la place publique en ce moment, dans ma tête, je suis encore à essayer de comprendre pourquoi Ianoukovytch […] ça. En attendant, il y a actuellement une réunion d’un courant du Parti des Régions et je suis sûr qu’il y a un débat très animé dans ce groupe à ce sujet. Mais de toute façon, nous pourrions faire tomber la crêpe du bon côté si nous agissons rapidement. Alors laissez-moi travailler sur Klitchko et si vous pouvez juste conserver … Je pense que nous devrions juste chercher à trouver quelqu’un avec une personnalité internationale pour accoucher de notre projet. L’autre question concerne Ianoukovytch, mais nous en reparlerons demain, nous verrons comment les choses commencent à se mettre en place.
Victoria Nuland: Donc, sur ce point, Jeff, quand j’ai écrit la note, Sullivan1 m’a répondu d’une manière très formelle, en disant que j’avais besoin de Biden et j’ai dit probablement demain pour les bravos et pour réussir à faire coller les détails. Donc, Biden est prêt.
Geoffrey R. Pyatt: Ok. Très bien, merci.
Source: ?Oriental Review/www.voltairenet.org/article182063.html, 7/2/14
1    Jacob Sullivan, qui avait été conseiller de Joe Biden, est un des négociateurs du Conseil de sécurité nationale des Etats-Unis.