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Compte rendu

Jean-Pierre Richardot, Une autre Suisse, 1940–1944

Dans cet ouvrage publié début 2002, le journaliste et écrivain français Jean-Pierre Richardot prend la défense de la Suisse accusée de toutes parts de s’être comportée de façon indigne pendant la Seconde Guerre mondiale. Bâti sur une enquête rigoureuse, le livre s’appuie également sur les souvenirs de l’auteur. Alors jeune Français, il avait été accueilli chez nous pendant la Seconde Guerre mondiale. Richardot met en évidence le fait que la Suisse, démocratie traduisant la volonté de tout un peuple, où cohabitent plusieurs traditions culturelles, est bien différente de ce que des clichés réducteurs colportent à son sujet. Aussi affirme-t-il que l’image d’une Suisse caractérisée par sa faiblesse face au Reich hitlérien n’est pas soutenable.

Il s’agit là d’un vibrant plaidoyer en faveur du peuple suisse. Preuves à l’appui, l’auteur montre comment, isolé au coeur d’une Europe dominée par le joug nazi, le pays a su résister aux sirènes du défaitisme après l’effondrement de la France. Il souligne que les Suisses ont dit non à Hitler, que des résistants efficaces ont joué la carte des Alliés, allant jusqu’à s’opposer au pouvoir central et à exiger de lui des positions antinazies sans ambiguïté. De plus, il montre que dès l’été 1940, la Suisse est devenue une plaque tournante de la Résistance.

Bien loin de nous infliger une thèse, Jean-Pierre Richardot propose un constat. Il a sans aucun doute raison d’écrire que, dans son immense majorité, l’opinion publique helvétique était favorable à la cause des Alliés. Il rejoint ici l’avis unanime des résistants français qui utilisèrent la Suisse comme base arrière.

L’auteur se distingue par sa remarquable objectivité et son sens de l’équité. Il ne nie pas la conduite misérable des banques suisses mais remarque que tous les Suisses ne sont pas banquiers. Il démontre qu’il y a «une tout autre Suisse que celle présentée ces dernières années dans le monde entier. Il n’est pas vrai que ce peuple ait aidé les nazis pendant la dernière guerre, comme on le lui reproche. Il n’est pas vrai que ce soit un peuple régi par des banquiers cyniques. Les banquiers suisses (comme tous les banquiers du monde, à commencer par les français et les américains) sont parfaitement cyniques, mais ils ne sont pas le peuple suisse.» (p. 21) «Les Suisses de base n’étaient pas plus responsables de ce que leurs grands banquiers ont fait pendant le conflit que les Français ne le sont de la fabrication, il y a peu de temps encore, des mines antipersonnel fabriquées par leurs grands industriels.» (p. 238)

Or, Richardot montre que les habitants de notre pays ont été courageux. «Ils ont été des partisans énergiques de la cause alliée, alors qu’il eût été beaucoup plus sûr et plus avantageux de pencher pour les Allemands.» (p. 21)

Le journaliste français précise qu’il y a eu une résistance suisse, au centre du pays ainsi qu’aux frontières; des Suisses ont joué un rôle capital au coeur de l’Etat en l’utilisant ou en s’opposant à lui. Ils se sont dressés contre une politique d’alignement sur le Troisième Reich «à l’autrichienne», «à la hongroise» ou «à la roumaine». Ce livre raconte leur histoire en se fondant sur des documents solides et incontestables. La plupart se trouvent aux Archives fédérales à Berne et à l’Institut d’histoire contemporaine associé à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Jean-Pierre Richardot s’est également appuyé sur la tradition orale et les archives familiales suisses.

Certains Suisses entretenaient en secret des liens directs avec les Alliés et la Résistance européenne. Les autres, la majorité des citoyens de base ont simplement soutenu moralement, là où ils se trouvaient, la cause alliée qui se confondait pratiquement avec les convictions démocratiques. Ils étaient des auxiliaires humbles et quotidiens de la liberté. En accueillant des enfants français dans leur famille, en donnant de l’argent, en ouvrant leur porte à des réfugiés antifascistes italiens, allemands et autrichiens ou à des résistants blessés et à des réfugiés français, en envoyant des colis, en établissant des listes à la Croix-Rouge pour retrouver des disparus, de nombreux anonymes pratiquaient une résistance discrète mais efficace contre l’Allemagne nazie.

En outre, Richardot souligne que «le gouvernement suisse a eu raison quant au droit et quant au bon sens, de maintenir la neutralité au cours de la Seconde Guerre mondiale et de ne pas accéder aux demandes des Anglo-Saxons – particulièrement les Américains –, qui auraient souhaité que la Suisse et les Neutres en général entrent en guerre contre l’Allemagne. Si Berne avait accepté, le résultat aurait été catastrophique pour tout le monde, y compris pour les Etats-Unis et la Grande-Bretagne dont les soldats, les civils internés, et les biens, étaient protégés par la Suisse dans les pays occupés.» (p. 19)

Le reproche de ne pas avoir été envahie, occupée, bombardée, qui a été souvent adressé à la Suisse ces derniers temps, est selon Richardot un reproche absurde, quoique très humain. Selon lui, la Suisse a été épargnée pour toute une série de raisons complexes et en partie inconnues, car tout dépendait de l’humeur de Hitler, qui était imprévisible. Selon Richardot, on ne peut pas soutenir qu’un accord secret entre les banques et Hitler soit la cause de la non-invasion.

Pour lui, cette dernière s’explique entre autres par le fait que les Allemands considéraient la Suisse comme un petit pays qui tomberait au moment voulu, après la victoire de l’Allemagne sur les Alliés et les Russes, et que l’Allemagne n’avait pas intérêt à envahir un pays qui, en cas d’invasion, aurait impitoyablement détruit ses usines et les lignes ferroviaires conduisant en Italie, alors qu’en demeurant en paix avec la Conféderation, les Allemands pouvaient utiliser ces grands axes de communication internationaux à l’abri des bombardements anglais. Cependant, Richardot estime qu’on ne pourra jamais connaître les motifs exacts de la non-invasion. Ce qui est important pour lui, c’est la manière dont les autorités et la population ont perçu la situation. Pour elles, la menace était, périodiquement, tout à fait réelle.

Du reste, Richardot souligne à juste titre que les vieux résistants français n’acceptent aucune attaque systématique contre la Suisse. Ce qu’ils voient avant tout, c’est l’accueil qu’ils ont reçu. Ils ont encouragé Richardot à écrire son livre. Un grand résistant, Jean-Marie Bressand, de Besançon, lui aurait même avoué qu’il aurait aimé être entendu par la «Commission Bergier». «Nous avons une expérience de la Suisse pendant la guerre, pourquoi ne nous demande-t-on pas de porter témoignage?» (p. 234–235)

Soixante ans après les événements, l’ironie sur notre pays n’est pas de mise. Il n’a été ni ce parangon de vertu qu’il croyait être naguère ni ce pays intéressé et sans conviction dont on cherche à faire une étrange caricature. Selon Richardot «le peuple suisse n’a pas à rougir de son passé, même si des trafiquants sans vergogne, comme partout en Europe, se sont très mal conduits. Ils n’ont pourtant pas empêché que le pays ait constitué le bastion de la Résistance, la base arrière de nos combattants de l’ombre et de nos maquis.» (p. 240)

Selon Richardot, il serait donc «temps que les Suisses recouvrent leur fierté et que leurs voisins réapprennent à les respecter». (p. 19)                                   

Jean-Pierre Richardot, Une autre Suisse, 1940–1944, Paris, Editions du Félin, 2002.