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Exposition «Mille regards» à Martigny Portraits d’enfants d’Emil Brunner, Oberland grison 1943/44 par Urs Knoblauch, journaliste culturel suisse A l’occasion de l’exposition de photos «Mille Regards» au Bündner Kunstmuseum, prolongée jusqu’au 24 novembre en raison de son grand succès, le Limmat Verlag de Zurich a publié un album de photos accompagnées de textes impressionnants. Grâce à l’ethnologue suisse et spécialiste de la photo Paul Hugger, un trésor iconographique du photographe de presse Emil Brunner (1908–1996), de Braunwald, a pu être tiré de l’oubli. Ces œuvres posthumes vont maintenant être mises à jour par la Fondation suisse pour la photographie qui, dans ses nouveaux locaux vis-à-vis du Musée de la photographie de Winterthur, peut continuer son important travail de sauvegarde et de publication de la photographie suisse. On a découvert parmi les œuvres posthumes d’Emil Brunner, un ensemble de 1700 portraits d’enfants de l’Oberland grison que le photographe de presse, aviateur et alpiniste passionné, avait exécutés pendant les années de guerre 1943/44. L’idée d’en faire une exposition puis un livre est due à Peter Pfrunder et à Martin Gasser, directeurs de la Fondation pour la photographie, en collaboration avec le directeur du Musée des Beaux-arts de Coire Beat Stutzer et de Paul Hugger. Elle a été soutenue par Ars Rheina, fondation pour l’encouragement suprarégional de l’art et de la culture. Visages d’enfants, miroir du temps Les frontières étant fermées, le photographe ne pouvait plus parcourir le monde et passa ces années de guerre chez ses parents à Diesbach. De là, il entreprit de nombreuses excursions en montagne. À son retour, il photographiait les filles et les garçons des villages de montagne: Trun, Breil/Brigels, Sedrun, Rabius, Sumvigt-Cumpadials, Rueras, Segnas, Uors-Surcasti, Lumbrein, Vrin et Vella. Toutes ces photos rayonnent d’une grande spontanéité et d’une profonde humanité. Leur auteur parvenait manifestement très bien à établir le contact avec les enfants. Grâce au traitement soigneux de la lumière, il a réussi à fixer miraculeusement sur la pellicule la beauté et les particularités individuelles, familiales et régionales. Ces petites personnalités sont magnifiques de naturel et de spontanéité et elles expriment un mélange d’embarras, de scepticisme, de crainte mais aussi de fierté et de curiosité. Les mille regards de ces visages d’enfants, même après soixante ans, n’ont rien perdu de leur force et de leur fraîcheur initiales. Ils reflètent aussi avec finesse le contexte psychologique de l’époque de la Seconde Guerre mondiale. Des témoins
Les pères des
enfants étaient pour la plupart en service actif quelque part à l’intérieur du
pays ou aux frontières. Les familles devaient se débrouiller sans eux, il n’y
avait plus de liens solides, les mères faisaient toutes seules un travail qui
mérite notre admiration. Les Grâce aux indications laissées par le photographe, Erika Hoessli a pu s’entretenir avec quelques-uns des enfants de jadis, importants témoins de l’époque. Les textes émouvants et les réponses des trente personnes de douze communes où Emil Brunner avait fait ses photos nous racontent leur enfance pendant les années de guerre: «Nous habitions vis-à-vis du local des pompiers où étaient affichés les avis de mobilisation. Un matin à 4 heures, les cloches se sont mises à sonner. Je me suis réveillé dans mon petit lit, dans la chambre de mes parents. Mon père s’est levé, a regardé par la fenêtre et a dit: «Il se passe quelque chose, c’est certainement la guerre.» Il a enfilé en hâte son pantalon et a couru sur la place du village. […] L’armailli et le vacher qui se trouvaient sur l’alpage ont dû partir. Mon père, heureusement, était déjà trop vieux pour être mobilisé mais il a été forcé de fabriquer le fromage. Comme il s’occupait de la laiterie en hiver, il s’y connaissait. Et moi, j’ai dû, bon gré mal gré, remplacer le vacher. Garder les vaches à huit ans était un travail beaucoup trop dur pour moi. Je ne tardais pas à tomber de fatigue. […] Il fallait obscurcir les fenêtres. La commune nous donnait des instructions et du carton ondulé gris brun. On mesurait les fenêtres et on coupait le carton muni en haut et en bas d’une baguette en bois. […] Vers la fin de la guerre, on entendait tous les soirs des bombardiers survoler le village en direction de l’Italie. Nous avions très peur.» Beaucoup de récits parlent de la peur des enfants et de leurs familles parce que c’était la guerre et que le père était au service, très loin.
Des modèles Ce remarquable album, avec ses photographies en noir et blanc et ses textes impressionnants peut nous servir de modèle aujourd’hui. Cela fait du bien de voir avec quel respect et quelle dignité le photographe montre ces enfants et comment les auteurs abordent l’époque et ses problèmes. Cette approche humaine de temps révolus manque justement à ceux qui, aujourd’hui, jugent de façon péremptoire et injuste le comportement de la génération du service actif. Les photographies et les récits authentiques apportent une contribution importante à l’établissement de la vérité historique et mériteraient de figurer dans les manuels scolaires. L’ouvrage est à recommander à tous ceux qui voudraient se faire une idée objective du sens de la défense du pays, de la prévoyance, du ravitaillement autonome de la population, de la protection civile, des structures éprouvées de notre armée de milice et de la tradition de notre politique humanitaire de neutralité et de paix. Ce genre de document humain peut y contribuer grandement parce qu’il aborde la problématique dans la perspective de l’«intelligence émotionnelle». C’est un cadeau de Noël idéal pour susciter des discussions humainement nécessaires au sein des familles et à l’école sur les thèmes de la guerre et de la paix, du sens de la défense du pays et de l’assistance à autrui en ces temps de plus en plus belliqueux. Emil Brunner avait encore publié, en 1971 dans la «Casetta Romantscha» et en 1990 dans le «Bündner Tagblatt», un texte intitulé «Qu’est-ce qu’ils sont devenus?» Il écrivait qu’il serait heureux si l’un ou l’autre de ces petits messieurs dames se signalaient par quelques lignes gentilles ou intéressantes. «À tous ces petits d’autrefois devenus grands, peut-être même connus et célèbres, j’envoie mes meilleurs vœux et mes cordiales salutations. Votre photographe de jadis: Emil Brunner, Chalet Mungg, 8784 Braunwald/GL». Le photographe aujourd’hui décédé n’aurait certainement jamais imaginé que l’exposition et le livre auraient tant de succès. Au Musée des Beaux-arts de Coire, on a assisté à d’émouvantes rencontres d’adultes d’aujourd’hui qui se voyaient pour la première fois depuis 60 ans. Presque tous ceux dont on pouvait voir le portrait et qui étaient encore en vie se sont retrouvés au Musée et ont pu renouer ainsi de vieilles amitiés. On ne peut imaginer de plus beau résultat pour un projet. • A partir de la mi-janvier 2003, l’exposition sera visible à la Médiathèque Valais de Martigny, Tél.: +41277229192. A partir de mai 2003, elle sera à l’Haus zur Kunst d’Altdorf, Tél.: +41418702929. Demandez les dates et les heures exactes d’ouverture par téléphone. L’album de photos «Tausend Blicke. Kinderporträts von Emil Brunner, Bündner Oberland 1943/44», édité par la Fondation Suisse pour la photographie et paru au Limmat Verlag de Zurich, ISBN 3857914106, est disponible en librairie.
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