accès direct aux numéros

Journal favorisant la pensée indépendante,
l'éthique et la responsabilité

Il n’y a pas de «guerre humanitaire»

L’ancien président du CICR, Cornelio Sommaruga, a déclaré, à propos de la guerre du Kosovo:

«Il ne m’appartient pas de me prononcer sur les motifs invoqués pour justifier le recours à la force armée, et je m’en tiendrai strictement aux perspectives qui sont celles du droit humanitaire.

Dans la mesure où elle a mis un terme aux violences qui ont provoqué l’exode de près d’un million d’habitants du Kosovo et permis à ces réfugiés de rentrer chez eux, cette intervention a sans doute atteint l’un des objectifs qui lui étaient assignés. Elle n’en soulève pas moins, au regard du droit humanitaire, des questions qu’il est d’ores et déjà possible d’identifier, mais auxquelles il serait présomptueux de prétendre apporter des réponses sans bénéficier du recul du temps.

En dépit de la précision des armes et des précautions prises, cette intervention a provoqué des victimes parmi les populations civiles. Elle a détruit de larges pans de l’économie yougoslave et n’a pas épargné l’infrastructre économique du Kosovo. On doit dès lors s’interroger sur le rapport entre les souffrances que cette intervention a permis de prévenir et celles qui en ont résulté.

En outre, cette intervention n’a pas permis de rétablir la coexistence entre deux communautés qui revendiquent une même terre, mais que sépare le fossé d’une insondable méfiance que les événements de ces derniers mois ont encore exacerbée. Sur les routes de l’exil, les réfugiés serbes et tsiganes ont remplacé les Albanais du Kosovo.

Enfin, l’utilisation du terme «humanitaire» pour qualifier, et même pour justifier le recours à la force armée ne peut que préoccuper tous les acteurs humanitaires – notammment le CICR – qui fondent leur action sur l’accord des parties. Que le motif premier d’une guerre soit de mettre un terme à des violations graves des droits de l’homme ou du droit international humanitaire ne suffit pas à en faire une «guerre humanitaire». Nous le savons bien : toute guerre fait couler le sang, toute guerre fait des victimes. Quels que soient les motifs invoqués, il ne peut y avoir, à proprement parler, de «guerre humanitaire».

[…]

Les victimes de la guerre ont mis leur confiance en nous. Sachons donner au monde un message clair en vue de restaurer le respect du droit humanitaire. La protection de la personne humaine et de ses droits fondamentaux est à ce prix. En effet, il ne peut y avoir de respect des droits de l’homme en temps de guerre si le droit humanitaire n’est pas également respecté.

Sachons replacer l’homme et le respect de sa dignité au cœur de la réflexion politique et au cœur de la décision politique, car c’est toujours l’être humain qui est la finalité de l’Etat comme de la communauté internationale.

Pour les victimes de la guerre et de la violence, les Conventions de Genève sont un espoir, une protection, une lumière dans la pénombre des combats.

Ouvrons nos cœurs à l’appel des victimes. Sachons les écouter et leur apporter l’aide dont elles ont besoin. Sachons leur apporter la protection que leur situation réclame, en nous appuyant sur les Conventions de Genève, partout où nous pouvons le faire, et en les dépassant lorsque c’est nécessaire.

[…]

Les victimes de la guerre ont mis leur espoir en nous. Sachons répondre à leurs attentes.»

Source: Conférence de Cornelio Sommaruga, ancien président du CICR, tenue le 30 octobre 1999 à Genève: Le droit international humanitaire au seuil du troisième millénaire. Bilan et perspectives.