Le monde de
l’islam dans le collimateur de l’Occident
Lutte ou dialogue
des civilisations?
La théorie insoutenable de Huntington
par Nadia Weiss
Les peuples ne
peuvent-ils vraiment pas vivre en paix? Faut-il qu’ils se combattent toujours? Y
a-t-il une lutte des civilisations? C’est en tout cas ce que prétend une thèse
qui a d’ailleurs été abandonnée depuis longtemps, celle du «choc des
civilisations» de Samuel P. Huntington. La question se pose de savoir pourquoi
cette théorie contestée refait surface. Ne s’agirait-il pas de briser la
résistance naturelle des peuples du monde chrétien à l’idée de la guerre qui se
prépare contre le monde islamique? De nombreux arguments plaident en faveur de
cette thèse.
A peine
l’attaque des tours du World Trade Center avait-elle eu lieu que les
responsables étaient désignés: Ben Laden et les combattants d’Al-Qaida. Une
campagne médiatique de grande ampleur vise à susciter un esprit de vengeance
dans le peuple américain et chez les alliés des Etats-Unis, tous frappés de
stupeur. On parle de «terrorisme islamiste». Bush lance un appel à la «croisade»
– on sait que les croisades médiévales conduisirent les chrétiens en Terre
sainte pour y combattre le monde musulman – et on laisse entendre que tout
musulman est potentiellement dangereux parce que c’est un fanatique religieux.
On entraîne sans scrupules dans la guerre contre Al-Qaida le peuple afghan qui a
déjà beaucoup souffert. On viole le droit international public, on massacre et
torture des prisonniers. «Oubliez les droits de l’homme!» tel est le mot d’ordre
en provenance de Washington.
Tandis que les
seigneurs de la guerre de l’Alliance du Nord – pour la plupart de sinistres
personnages – crient victoire et que les Américains soutenus par l’ONU
prétendent travailler à la construction d’une nation pour les Afghans, les
combats contre la guérilla talibane sont loin d’être terminés. Des milliers
d’hommes sont morts sous les bombardements, des centaines de milliers ont fui le
pays, nombreux sont ceux qui mourront encore dans des combats ou victimes des
mines et infiniment plus nombreux ceux qui ne savent pas s’ils survivront, eux
et leurs enfants, à l’hiver rigoureux et à la famine dans leur pays ravagé ou
dans les montagnes voisines.
Comme le
montrent Jean-Charles Brisand et Guillaume Dasquie dans un livre récemment paru,
le gouvernement américain, jusqu’en août 2001, considérait les talibans comme
une force stabilisatrice en Asie centrale qui permettrait d’y construire un
pipeline destiné à transporter le pétrole des champs du Turkménistan, de
l’Ouzbékistan et du Kazakhstan à l’océan Indien en traversant l’Afghanistan. Le
CIA World Factbook indique lui-même que les troupes anticommunistes des
moudjahidins – celles des talibans sont devenues les plus puissantes grâce au
soutien secret du Pakistan et de l’Arabie saoudite – «ont été soutenues et
entraînées par les USA, l’Arabie saoudite, le Pakistan, etc.».
Le célèbre
géostratège américain Zbigniew Brzezinski indique dans son livre «Le grand
échiquier – l’Amérique et le reste du monde» que la maîtrise du Caucase est un
enjeu capital pour les Etats-Unis. Et il n’est pas le seul de cet avis: «Je ne
peux pas me souvenir d’une époque où une région ait pris aussi rapidement une
importance stratégique telle que celle de la mer Caspienne». Lorsque l’actuel
vice-président des Etats-Unis Dick Cheney a prononcé ces paroles, il était
encore le chef de Halliburton, la grande entreprise américaine qui avait établi
le projet d’oléoduc traversant l’Afghanistan.
Cheney n’est
d’ailleurs pas le seul représentant de l’industrie pétrolière au sein du
gouvernement américain. Le grand-père du président Bush était déjà dans le
pétrole, son fils George a gagné des millions grâce à l’entreprise Pennzoil lors
du boom des années 50 et 60, et depuis 1978, George W. Bush s’est lancé dans le
secteur en participant notamment à des contacts d’affaires avec l’élite d’Arabie
saoudite. Ces contacts auraient conduit, par l’intermédiaire de l’ancien avocat
de Bush et ancien Secrétaire d’Etat James Baker, jusqu’à la famille Ben Laden.
La conseillère en matière de sécurité Condoleezza Rice vient de ce milieu. Elle
occupait un poste de conseillère très bien payé chez Chevron.
Dans une
interview accordée au Nouvel Observateur, Brzezinski a reconnu avec fierté avoir
joué un rôle décisif dans les opérations secrètes en Afghanistan sous le
gouvernement Jimmy Carter. Ce dernier savait que les opérations de la CIA
constituaient pour les Russes une provocation à s’engager en Afghanistan. À la
question de savoir s’il regrettait cela aujourd’hui, Brzezinski a répondu que
non, que l’opération secrète était une excellente idée qui eut pour conséquence
d’attirer les Russes dans le piège afghan. Le jour même où les Russes avaient
franchi officiellement la frontière, il avait écrit au président Carter que les
Etats-Unis avaient maintenant l’occasion d’offrir aux Russes leur guerre du
Vietnam. Et effectivement, pendant près de 10 ans, Moscou a dû mener une guerre
que le gouvernement ne pouvait pas soutenir, un conflit qui conduisit à la
démoralisation et finit par provoquer l’effondrement de la puissance soviétique.
Les «Etats voyous» auxquels le monde occidental devrait faire la guerre
aujourd’hui ont été créés par les Américains eux-mêmes.
Bien que les
voix qui s’élèvent pour s’opposer à la justification officielle de la guerre
soient de plus en plus nombreuses, la machine de propagande en faveur de la
guerre continue de tourner. Depuis des semaines, l’Irak se trouve dans le
collimateur des Etats-Unis en tant que pays soutenant le terrorisme et
responsables des attaques à l’anthrax. De plus en plus souvent, les musulmans
sont présentés comme des extrémistes et des
terroristes
potentiels. Les intellectuels va-t-en-guerre y contribuent. Dans une interview
au Spiegel du 3 décembre intitulée «Krieg um Aufklärung», le philosophe français
Bernard-Henri Lévy déclare que pour les musulmans, l’Amérique est le bouc
émissaire. Ils souffrent de la décadence progressive que leur monde subit depuis
des siècles. C’est une obsession. La grandeur perdue, le retour de
l’obscurantisme, l’affront que représente le colonialisme, tout cela constitue
une humiliation permanente. Israël et l’Amérique ne leur ont pratiquement rien
fait mais ils servent à masquer leur incapacité à expliquer leur propre malheur
et à reconnaître leur propre responsabilité.
Au vu des
crimes colonialistes et impérialistes qui perdurent, ces déclarations sont une
énormité. En dénigrant ainsi l’islam, B.-H. Lévy tente d’inciter tous les
«braves gens» de l’occident à faire la guerre. «Sous sa forme fondamentaliste,
l’islam est d’une certaine manière un troisième fascisme, le fascisme vert,
après les fascismes brun et rouge. […] Il remet en cause la propagation de la
philosophie des Lumières. Le combat durera longtemps et son issue est
terriblement incertaine.»
Le 10 décembre,
Vidiadhar Surajprasad Naiapaul, dernier prix Nobel de littérature, revient à la
charge. À la question du Spiegel de savoir si l’islam ne peut pas coexister avec
les autres religions, l’écrivain, qui vit en Grande-Bretagne, a répondu: «Pas
s’il est au pouvoir, car un des éléments clés de l’islam est la guerre sainte.
Les bons musulmans doivent continuellement la mener, ils doivent identifier
leurs ennemis et les haïr.»
Le philosophe
américain à la mode Richard Rorty embouche la même trompette. Il s’est vu
attribuer le Prix Maître-Eckart le 3 décembre à Düsseldorf. C’est Jürgen
Habermas qui a prononcé son éloge. Selon un critique, Rorty «préconise comme une
panacée l’exportation des valeurs occidentales sous escorte militaire». Le
philosophe a déclaré le 30 novembre à la «Frankfurter Rundschau»: «Si j’étais
président des Etats-Unis, je jugerais probablement nécessaire le bombardement de
l’Afghanistan».
Peter
Scholl-Latour a évoqué très justement la campagne en 1999 déjà: «Nous sommes
confrontés à la tendance typiquement américaine au manichéisme, à une propagande
débridée qui tente de présenter les propagateurs d’une foi islamique stricte
comme des terroristes potentiels.» (Welt am Sonntag du 19/12/1999). Ce sont
avant tout les médias américains qui martèlent cette propagande 24 heures sur 24
dans les esprits des citoyens.
Le
scénario-catastrophe de Huntington
La réanimation
de la thèse huntingtonienne du «choc des civilisations» –
«scénario-catastrophe», selon Scholl-Latour – constitue un élément fondamental
de cette campagne. Tim Hames, un des hommes politiques les plus en vue du Parti
républicain et très proche du gouvernement Bush, a déclaré, au lendemain des
attentats terroristes de New York et de Washington, que le «choc des
civilisations» dominait actuellement la politique américaine (Times du
12/9/2001).
Cependant, il
ne s’agit pas seulement de propagande: il existe déjà des projets précis. Des
gens influents de l’entourage du vice-ministre de la défense Paul Wolfowitz
veulent étendre la guerre à l’Irak et à trente autres pays musulmans: on a déjà
désigné nommément la Somalie, le Soudan, la Malaisie, dont la population est à
majorité musulmane. Ces pays sont certes très différents quant à leurs attitudes
politiques, leurs pratiques religieuses et leurs structures sociales, mais ils
ont en commun de revêtir pour les Etats-Unis une grande importance stratégique
en raison de leurs ressources en matières premières. Une déclaration de James
Woolsey, patron de la CIA sous Clinton, est très significative: «La première
chose à faire est de convaincre le monde que l’Irak est impliqué dans des
attentats terroristes dirigés contre nous, cela indépendamment du 11 septembre.»
(«The New York Times» du 12/10/2001)
A la lecture de
telles déclarations, on se demande lesquels des prochains attentats
«terroristes» la CIA va attribuer à l’Irak. Peut-être une attaque à l’anthrax
dans un métro allemand ou à Londres? Un attentat contre le Vatican s’y prêterait
également: le Spiegel a déjà annoncé une telle menace pour Noël. On se souvient
encore des photos truquées par la CIA qui montraient, lors de la guerre du
Golfe, des Irakiens s’attaquant à d’innocents nourrissons.
Une thèse
scientifiquement indéfendable
Le scénario
huntingtonien du «choc des civilisations» a construit une légende de la légitime
défense pour l’«unique puissance mondiale» et ses vassaux: il s’agit de faire
admettre comme évidente la nécessité de la guerre. Huntington prétend que la
plupart des guerres sont menées parce que les civilisations sont en lutte
permanente les unes avec les autres, cette lutte restant par moments latente,
comme une «guerre froide». Il estime que sans vrais ennemis, il n’y a pas de
vrais amis: si nous ne pouvions pas haïr ce que nous ne sommes pas, nous ne
pourrions pas aimer ce que nous sommes. Cela veut dire que les pays et les
individus ne peuvent développer une identité positive qu’en détestant les autres
peuples. Cela revient à balayer d’une seule phrase la philosophie des Lumières,
la démocratie, le droit international et l’idée de coexistence pacifique et
d’échanges entre les cultures. Huntington fait fi de toutes les découvertes
scientifiques de l’anthropologie, de la psychologie moderne du développement, de
la psychosociologie avec autant d’arrogance que des données fondamentales du
droit naturel, si importantes pour notre civilisation. Harald Müller,
professeur, spécialiste des relations internationales, dans sa réfutation
exhaustive de la thèse de Huntington, en a montré le caractère totalement
indéfendable.
Huntington
passe sous silence le fait que l’histoire des guerres montre qu’en règle
générale, ce ne sont pas des incompatibilités d’ordre culturel ou religieux
entre les peuples qui sont à l’origine des conflits mais des intérêts
hégémoniques. Contrairement à une idée très répandue, le monde islamique n’est
pas plus terroriste ou belliqueux que le reste du monde. Scholl-Latour
expliquait en 1999 que «les attentats terroristes d’extrémistes musulmans en
Europe et aux USA sont restés fort rares». «Lorsqu’ils se produisent vraiment,
c’est sous le signe de la fatale rivalité israélo-arabe pour la possession de la
Terre sainte […] ou bien ils sont dirigés contre la complicité de l’occident
avec les systèmes de pouvoir de leurs propres pays, ces dictatures militaires,
ces cliques dynastiques ou ces despotes qui tiennent à leur merci d’une manière
plus ou moins répressive les peuples du «Dar-ul-Islam». (Welt am Sonntag du
19/12/1999)
L’Occident contre
le reste du monde
Huntington
présente une conception du monde selon laquelle le «reste du monde» serait
contre l’Occident: «Au niveau régional, les lignes de partage les plus violentes
opposent l’islam et ses voisins orthodoxes, hindous, africains et chrétiens
d’Occident. Au niveau planétaire, c’est la division prépondérante entre
l’Occident et le reste du monde qui prédomine, les affrontements les plus
intenses ayant lieu entre les musulmans et les sociétés asiatiques d’un côté, et
l’Occident de l’autre.»
Manifestement,
il essaie de nous suggérer, à nous autres occidentaux, que nous devons nous
dresser contre la suprématie de cultures étrangères. Harald Müller a bien décrit
la propagande de Huntington. Elle se caractérise, selon lui, par un constant «we
against them», par le fait qu’elle éveille la peur du lecteur avec des
expressions – que l’histoire de la propagande nous a appris à connaître – comme
«péril jaune», «explosion démographique», «menace islamiste», «primauté de
l’Occident en danger», «ressentiments qui s’expriment à travers le
fondamentalisme». Müller met en garde contre l’erreur consistant à fonder sa
pensée et son action sur la théorie de Huntington: «Le monde possède tout un
répertoire de théories fondées sur l’opposition ‹nous/eux› – chez Huntington
‹l’Occident contre le reste du monde›: le fondamentalisme, le darwinisme social,
le marxisme-léninisme, le réalisme etc. Elles sacrifient toutes la vérité à
l’économie et sont simplistes, voire fausses. Elles commencent par des préceptes
compréhensibles par tous et finissent dans la course aux armements, la guerre et
les massacres.»
Huntington
passe totalement sous silence le fait que les guerres soient déclenchées par un
petit nombre d’individus qui, pour réaliser leurs objectifs géostratégiques ou
hégémoniques, dressent les peuples les uns contre les autres. Comme de nombreux
démagogues avant lui, il instrumentalise des différences d’ordre religieux ou
philosophique entre les peuples pour servir ses objectifs.
Huntington et
Brzezinski, même combat
Si l’on étudie
le contexte dans lequel baigne Huntington, on y rencontre un de ses plus
importants amis politiques, le grand stratège américain Zbigniew Brzezinski,
auteur du «Grand échiquier». Il est connu pour être l’instigateur de la
stratégie de suprématie qui détermine la politique étrangère américaine. C’est
en Eurasie que la lutte pour la suprématie mondiale doit avoir lieu. Pour cela,
il faut avoir accès à des pays d’importance géostratégique comme l’Ukraine, la
Turquie, l’Iran et les pays du Caucase. Aussi bien l’élargissement à l’Est de
l’UE que celui de l’OTAN sont au service de cette stratégie. A lire Huntington,
on a souvent l’impression de lire Brzezinski. Huntington écrit, par exemple, que
le maintien de la suprématie des USA est aussi important pour le monde entier
que pour les Etats-Unis. Le monde a toujours besoin d’une puissance hégémonique
et les USA sont les seuls qui puissent jouer ce rôle, lequel est nécessaire aux
intérêts de l’Amérique. Sa suprématie est essentielle au plan économique:
«Actuellement, elle est disputée par le Japon et le sera probablement à l’avenir
par l’Europe.»
Huntington et
Brzezinski ont le même projet politique: la domination du monde par une seule
puissance, celle à laquelle ils appartiennent. Ce n’est pas un hasard si
Brzezinski porte aux nues le «Choc des civilisations» de Huntington: «Travail
fondamental qui va révolutionner notre manière de voir la politique étrangère».
Ailleurs, il définit Huntington comme un «Machiavel démocrate».
D’ailleurs nos
deux compères ne poursuivent pas seulement le même objectif, ils le font
ensemble.
Ils se sont
connus en 1959. Entre 1960 et 1962, ils ont écrit ensemble le livre «Political
Power: USA/USSR». En 1961 et 1962, ils ont conduit ensemble, à l’Université
Columbia, des séminaires sur les politiques comparées des USA et de l’URSS
qu’ils ont ensuite répétés dans différents pays. Ils ont été ensemble experts à
l’American National Council of Security de Jimmy Carter. Ils ont participé
ensemble à plusieurs sociétés et commissions politiquement influentes dans
lesquelles ils ont parfois occupé des positions importantes. Tous les deux sont
par exemple membres du Council on Foreign Relations (CFR) et de la Commission
trilatérale. Ce ne sont pas là d’innocentes associations altruistes mais des
cercles privés qui déterminent la politique mondiale selon leur bon plaisir,
sans aucune légitimité démocratique.
Le Council on
Foreign Relations: centre de décisions des Etats-Unis
Carroll Quigley,
membre du CFR, observe, dans son livre Tragedy and Hope, que le CFR est une
organisation pour laquelle il faudrait «abolir les frontières nationales et
créer un ordre du monde unique». Or, aussi bien Huntington que Brzezinski
poursuivent cet objectif.
Le fondateur du
CFR était Edward Mandell House, premier conseiller de Woodrow Wilson. Marxiste,
il voulait manipuler les deux grands partis américains pour faire des Etats-Unis
un pays communiste. Depuis sa fondation en 1923, le CFR exerce une influence
considérable sur la politique américaine, en particulier la politique étrangère
et de sécurité. Il fait en sorte que dans chaque gouvernement, les quatre postes
clés – affaires étrangères, défense, finances et sécurité soient si possible
occupés par des membres du CFR. Jusqu’à la fin du deuxième mandat de Ronald
Reagan, à peu près la moitié des membres du CFR ont occupé à un moment ou à un
autre des postes gouvernementaux ou ont été appelés comme conseillers. La
politique officielle du gouvernement américain en matière de défense et de
relations internationales a régulièrement correspondu aux conceptions du CFR.
Ses membres sont également présents dans les médias: NBC, ABC, CBS, «New York
Times», «Washington Post».
On estime
souvent que le CFR, la Commission trilatérale et le groupe Bilderberg
constituent à eux trois les cercles occultes qui déterminent la politique des
Etats-Unis. Parmi les membres du CFR, on trouve Robert et Edward Kennedy, Henry
Kissinger, Nelson Rockefeller, David Rockefeller, Madeleine Albright, de même
que plusieurs présidents: Eisenhower, John F. Kennedy, Nixon, Carter, Reagan,
Clinton, George Bush. Les grandes banques et l’industrie ont naturellement aussi
leurs représentants au CFR.
Pour un
gouvernement mondial
La Commission
trilatérale a été fondée en 1972 par huit membres du CFR, dont David Rockefeller
et Zbigniew Brzezinski, dans le but de souder les personnages puissants des USA,
de l’Europe occidentale et du Japon. Selon ses dires, Brzezinski a fait en sorte
que cette Commission comprenne des membres de l’OMC (Organisation mondiale du
commerce), de l’ALENA (Accord de libre-échange américain) et de l’AMI (Accord
multilatéral sur l’investissement). Loin de toute influence démocratique, la
Commission prend des décisions importantes, souvent en secret. La fondation de
la Trilatérale est due à l’initiative de David Rockefeller qui s’est inspiré du
livre de Brzezinski «Between Two Ages». Jusqu’à sa désignation comme conseiller
de Jimmy Carter en matière de sécurité nationale, Brzezinski était directeur de
la Commission. Il fit entrer son collègue et ami Samuel Huntington dans son
équipe de conseillers.
Brzezinski
connaissait bien Huntington non seulement en tant que coauteur et collègue mais
également parce qu’il avait rédigé pour la Commission un rapport sur la «crise
de la démocratie» dans lequel il prônait la quasi-élimination de la démocratie.
Aux dires de membres de la Trilatérale, Rockefeller était d’avis que «si les
superpuissances industrielles que sont le Japon, les Etats-Unis et l’Europe
occidentale formaient une sorte de cartel, elles pourraient diviser le monde en
sphères d’influence économiques et étouffer ainsi dans l’œuf toute concurrence
des prix».
L’objectif de
la Trilatérale consiste dans l’association permanente de groupements dominants
des Etats-Unis, d’Europe occidentale et du Japon dans le but d’influencer
l’opinion publique et les décisions gouvernementales de telle manière que les
peuples, les gouvernements et l’économie de tous les pays servent les intérêts
des banques et des entreprises multinationales. Pour y parvenir, il faut
asservir les masses et réprimer la démocratie ainsi que toute opposition grâce
au contrôle et à la surveillance. Le but final est de globaliser l’économie, le
gouvernement, la monnaie et la religion.
Barry Goldwater,
ancien membre de la Trilatérale a écrit: «Ce que la Trilatérale recherche
véritablement est la création d’une puissance économique mondiale qui soit
au-dessus des gouvernements des Etats-nations. Créatrice et gestionnaire du
système, elle dominera le monde.[…] À mon avis, la Commission trilatérale est
une habile tentative concertée de contrôler et de réunir les quatre centres du
pouvoir: la politique, la finance, la culture et la religion. […] Elle doit être
un instrument permettant de renforcer la puissance commerciale et financière au
plan mondial en contrôlant le gouvernement des Etats-Unis.» Tout comme
Brzezinski dans son livre Between Two Ages, la Trilatérale demande que les pays
communistes les plus avancés deviennent des partenaires de l’alliance qui
conduira au gouvernement mondial.
Rejet de
participation démocratique des citoyens
Dans son
rapport de 1975 rédigé entre autres par Huntington et intitulé Crise de la
démocratie, la Commission Trilatérale explicite ses objectifs de manière très
précise. Elle se dit alarmée de la «remise en question de l’autorité des
institutions politiques, sociales et économiques bien installées, de la
participation publique croissante à ces institutions et de leur contrôle, de
même que des réactions contre la concentration des pouvoirs parlementaires et
gouvernementaux aux plan national et communal». Cela veut dire, selon Noam
Chomsy, que la Trilatérale déplore un «excès de démocratie» et veut revenir au
bon vieux temps où «Truman pouvait gouverner le pays en collaboration avec un
groupe relativement restreint d’avocats et de banquiers de Wall Street» dont
Huntington se montre nostalgique. Le rapport déplore l’augmentation de la
participation des citoyens aux affaires publiques parce que le gouvernement,
«faute d’une crise de nature sismique (sic) […] a peu de possibilités d’imposer
au peuple les sacrifices qui seraient peut-être nécessaires pour maîtriser les
problèmes posés par la politique étrangère et de défense».
Que fait-on
lorsqu’une telle crise, dont on a besoin pour museler les citoyens, ne se
produit pas? On peut éventuellement la provoquer. En tout cas, l’attaque des
tours du World Trade Center du 11 septembre semble être venue à point nommé:
elle a permis d’introduire par la suite dans plusieurs pays, au nom de la lutte
contre le terrorisme, des lois tout à fait dignes d’Etats totalitaires.
Huntington et
les autres rédacteurs du rapport prétendent que «la démocratie n’est qu’une
manière parmi d’autres de constituer le pouvoir et qu’elle n’est pas forcément
applicable dans le monde entier. Dans de nombreuses situations, les
connaissances spécialisées, l’âge, et l’expérience devraient primer sur les
principes démocratiques. […] Le nombre des situations où les procédures
démocratiques s’avèrent les plus appropriées est – en fait – limité.»
Pour réaliser
leurs projets, les membres de la Trilatérale doivent, selon Garry Allen, trouver
un moyen «de nous amener à abandonner volontairement nos libertés au nom de
telle ou telle menace ou crise commune. Les fondations, les institutions
culturelles et les instituts de recherches soutenus par des membres de la
Commission trilatérale et le CFR se montrent complaisants en finançant des
«études» qui sont à leur tour utilisées pour justifier leurs excès. Les
justifications sont diverses mais visent toujours les libertés individuelles,
nos libertés.» La question se pose de savoir si le «choc des civilisations» de
Huntington n’est pas une de ces «études». En tout cas, elle sert parfaitement
les objectifs de la Commission trilatérale, la propre commission de Huntington.
Le rapport sur
la crise de la démocratie fait d’intéressantes propositions: économie planifiée
centralisée, limitation de la liberté de la presse dans certaines «circonstances
spéciales» (qui ne sont pas précisées), retenue à la source de certaines
informations par les gouvernements, réintroduction du délit de calomnie,
conseils de la presse qui imposeraient des «critères de professionnalisme» ou
bien réglementation de cette question par le gouvernement.
La guerre
détermine la politique
Huntington
n’est pas seulement membre de la Trilatérale et du CFR mais également directeur
de l’Olin Institute of Strategic Studies de l’Université Harvard. Cet institut
est financé par la Fondation Olin qui a été instituée par l’industriel de
l’armement John M. Olin. Il a fait fortune pendant les deux guerres mondiales en
fabriquant armes et munitions. Aujourd’hui encore le groupe Olin est dans le
secteur de l’armement. Huntington publie lui-même également des textes sous
l’égide de l’Institut Olin. Dans le cadre du «Project on U.S. Cold-War
Civil-Military Relations», un article a paru qui suggère un rôle révolutionnaire
pour l’armée. La conception américaine traditionnelle de la politique partait de
l’idée que la politique était faite par des civils, politique qui pouvait
éventuellement être mise en œuvre par l’armée. La nouveauté révolutionnaire
consiste dans l’abolition de la primauté de la politique. Cela veut dire que
c’est l’armée qui fait la politique.
Non à une guerre
de l’Occident contre le reste du monde!
Cela rappelle
beaucoup la stratégie trotskiste consistant à provoquer la révolution mondiale –
on peut aussi dire: la domination mondiale – par le moyen de la guerre. Et c’est
justement ce qui se passe aujourd’hui alors que nous croyons vivre ici dans une
paix relative. On veut que nous approuvions la guerre, on cherche à vaincre nos
résistances en nous faisant croire, comme Huntington, que d’autres peuples ne
songent qu’à nous dominer et à nous terroriser. Ne succombons pas à cette
propagande cousue de fil blanc. Huntington voudrait, avec quelques autres, une
domination sur le monde entier, sur tous les peuples. Il faut s’y opposer. Ne
participons pas à la croisade contre les mondes islamique ou confucéen.
•
Bibliographie
Allen, Garry in: Rees, John: An
Interview with Garry Allen. The Review of the News, 27.2.1980
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littératures, 2000
Brzezinski, Zbigniew, Huntington,
Samuel P.: Political Power.
USA/USSR, Harmondsworth, Penguin Books, 1977
Caceli, Damien: The United States
of Oil. Centre for Research on Globalisation (CRG), November 21, 2001
Chomsky, Noam: Abstimmungsmuster und
Stimmenthaltung. (http://www.talknet.de/~helmut_fiedler/chomsky-wahl.html)
Crozier, Huntington, Watanuki: The
Crisis of Democracy. Report on the Government of Democracies to the Trilateral
Commision. New York 1975
Gregor, William J.: Toward a
Revolution in Civil-Military Affairs. Understanding the United States Military
in the Post Cold War World. Harvard University, John M. Olin Institute for
Strategic Studies, 1996
Huntington, Samuel P.: The Lonely
Superpower. Foreign Affairs (vol. 78, number 2) März/April 1999
Huntington, Samuel P.: Le choc des
civilisations, Paris, Ed.
Odile Jacob, 1997
Huntington, Samuel P.: The Third
Wave. Democratization in the Late Twentieth Century. «University of Oklahoma
Press» 1993
Huntington, Samuel P. and Harrison
Lawrence: Culture Matters. How Values Shape Human Progress.
New York 2000
Müller, Peter: Das Zusammenleben der
Kulturen. Ein Gegenentwurf zu Huntington. Frankfurt am Main 1998
Sciolino, Elaine and Tyler, Patrick
E.: A Nation Challenged: Saddam; Some Pentagon Officials and Advisers Seek to
Oust Iraq’s Leader in War’s Next Phase.
The New York Times 12. Oktober 2001
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