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2 septembre 2010
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Horizons et débats  >  2009  >  N°8, 4 mars 2009  >  «Mon banquier m’a dit …» [Imprimer]

«Mon banquier m’a dit …»

Extrait

Qui veut détruire la banque Suisse?

hd. Le passionnant et très instructif ouvrage récemment paru et intitulé «Mon banquier m’a dit…Qui veut détruire la Banque suisse?» est né des entretiens que David Laufer a eus avec d’éminents spécialistes du monde de la banque et de l’économie (cf. encadré p. 7). Cet ouvrage examine les perspectives de la place financière suisse dans le contexte de la crise financière mondiale. Il devrait être rapidement traduit en allemand.

Nous publions ci-dessous un extrait du premier chapitre qui consiste en 6 questions posées par David Laufer et en 6 réponses du professeur d’économie Luis Suarez-Villa. Les deux questions et réponses reproduites ici figurent aux pages 32 à 39.

David Laufer: Les années dorées qui viennent de prendre abruptement fin auront aussi donné naissance à ce que certains qualifient de «capitalisme de casino», avec sa cohorte de parachutes dorés et autres scandales. Désormais la crise de subprime a frappé presque tout le monde. Cette crise est en train de redéfinir les contours du secteur bancaire dans son entier. En raison de leur activité, les banquiers privés suisses, à l’exception notable de l’UBS et du Crédit Suisse, sont fiers d’annoncer qu’ils ne souffrent en rien de cette crise parce qu’ils n’ont jamais investi un centime dans les subprime, cela au nom d’une certaine fidélité à des valeurs typiquement suisses de prudence et de souci du long terme. Etes-vous d’accord avec cette image?

Luis Suarez-Villa: La crise financière globale, la perte de richesses et d’emplois, l’inflation galopante et la pauvreté grandissante dans le monde entier qui sont les résultats de la crise financière actuelle, vont probablement provoquer plus d’une réaction de colère. Est-il surprenant que des conférences de fonds de private equity soient interrompues par des protestataires en colère13? Est-il surprenant que des milliers de travailleurs, au Caire, à Dhakka, ou à Port-au-Prince se révoltent violemment, désespérés par l’explosion des prix des nourritures de base et de l’essence? Est-il surprenant que les investisseurs des banques et les employés bancaires soient en colère lorsqu’ils voient les «parachutes dorés» que reçoivent les dirigeants des banques qui sont responsables des pertes énormes encourues en raison de très graves erreurs de jugement? Nous venons à peine de commencer à voir ce qui sera peut-être un long processus d’ajustement du système financier, ce qui risque de ponctionner très lourdement les ressources financières mondiales.
Cette vague de dérégulation de 25 années qui a débuté dans les années quatre-vingt aux Etats-Unis avec le gouvernement Reagan, et qui s’est étendue au reste du monde, est peut-être en train de toucher à sa fin. Il devient de plus en plus clair que le système financier ne peut pas continuer comme il l’a fait jusqu’ici, avec les banques laissées seules juges de décider de la conception d’outils financiers extrêmement complexes qu’elles ne comprennent pas elles-mêmes, mais qu’elles ont néanmoins promus et vendus dans le monde entier à des investisseurs. Puisque la Suisse n’a pas participé très activement à la dérégulation financière, certains dégâts et ajustements à venir lui seront épargnés, mais pratiquement aucune nation n’est à l’abri dans le monde hautement interconnecté dans lequel nous vivons.
L’image des mégabanques suisses est passablement ternie en ce moment, pas seulement à cause des pertes qu’elles ont encourues, mais aussi à cause des parachutes dorés que les dirigeants sur le départ ont perçus14, et malmenant également à cause de la violation de la sphère privée de leurs clients, comme dans le cas de l’UBS. Les mégabanques suisses sont sans doute les plus touchées, mais les autres banques suisses vont probablement être également affectées à mesure que la crise progresse. Le système bancaire actuel est hautement interconnecté et une crise de cette ampleur n’épargnera aucune banque, même si aucun investissement dans des hypothèques subprime ou aucune implication dans des dettes titrisées ou tout autre outil n’ont été contractés.
Par exemple, dans le marché monétaire, les banques se prêtent de l’argent les unes aux autres fréquemment et le manque de confiance dans leurs comptabilités mutu­elles les empêche fortement désormais de le faire. Les rapports de comptabilité de plusieurs banques, en particulier ceux des mégabanques américaines, semblent largement fantaisistes15. La plupart des dérivés de ­dettes et autres outils d’investissements dans leurs livres ne peuvent pas être évalués, puisque leur marché a lui-même disparu il y a plusieurs mois. Alors que font les banques pour mettre une valeur sur ces outils? Elles les ont valorisés en concoctant des schémas mark-to-model16 ou modèle de valorisation ad hoc pour créer une valeur pour ces instruments non liquides. Une valeur est par conséquent créée artificiellement par un modèle mathématique qui fonctionne selon les critères que la banque a elle-même programmés dans le modèle. C’est ainsi que les banques concoctent elles-mêmes une valeur pour des éléments qu’elles possèdent dans leurs livres de compte, de leur propre chef, et il n’existe aucune supervision régulatrice de ces pratiques. De plus, chaque schéma mark-to-model est différent d’une banque à l’autre, ainsi il n’existe pas de standard, et aucune constante à travers tout le système bancaire dans les valeurs qui sont concoctées. Cela est entièrement artificiel et autosuggéré, et pourtant il semble qu’il soit impossible d’empêcher ce processus à l’heure qu’il est.
Les banques centrales, telles que la Réserve fédérale, ne veulent pas s’impliquer en créant des standards pour mettre une valeur sur ces instruments non liquides, ou même réguler les schémas mark-to-model. Pourquoi? Parce que la Réserve fédérale elle-même, avec son armée gigantesque d’analystes talentueux, ne comprend pas ces outils. Ceux-ci sont à ce point com­plexes et nouveaux qu’il est pratiquement impossible de les comprendre complètement à ce jour. Comment la Réserve fédérale pourrait-elle réguler ce qu’elle ne comprend pas? De même, la Réserve fédérale craint de provoquer une panique qui ferait s’effondrer le système financier américain, et même éventuellement celui du monde entier si elle intervenait dans les banques, ou si elle donnait seulement l’impression que les rapports de comptabilité des banques comportent des problèmes. Pouvez-vous imaginer ce qui se passerait si un dirigeant de la Réserve fédérale américaine, d’une certaine façon, sans en avoir l’intention ou tacitement, donnait l’impression que les comptabilités d’un grand nombre de banques ne valent pas le papier sur lequel elles sont imprimées?
Pendant ce temps, les banques croisent les doigts et croient que la chance sera avec elles, de sorte que le problème de tous ces instruments complexes et non liquides va simplement s’évanouir. Pour éviter la panique les mégabanques font graduellement appel à l’amortissement ou à la réduction de la valeur de leurs instruments non liquides, une portion de celle-ci à chaque trimestre, d’ordinaire par paquets de milliards de dollars. Les outils qu’elles conservent sur leurs livres de comptes sont ensuite valorisés artificiellement par des méthodes mark-to-model, jusqu’à ce qu’ils soient amortis ou réduits. Les dirigeants de banque espèrent qu’un miracle va se produire et que la demande pour ces outils va bientôt reprendre. Cependant, la crise financière actuelle semble s’approfondir plutôt que s’en aller ou s’évanouir comme l’espèrent les banques. Désormais les banqueroutes individuelles et commerciales allant croissant, les pertes d’emplois, l’effondrement des prix de l’immobilier, la consommation déclinante, les défauts de paiement de dettes et l’inflation galopante semblent aggraver le problème.

Le secret bancaire est une pierre angulaire de la puissance des banques suisses. Le débat fait rage depuis des années: doit-on céder aux pressions, notamment américaines, de faire disparaître le secret bancaire, ou doit-on demander aux pays qui exercent ces pressions de taire d’abord le ménage dans leurs politiques fiscales? Le scandale des fonds en déshérence des années quatre-vingt-dix17 a durablement marqué les esprits, et rien n’indique que la chose se fasse oublier. Auriez-vous un conseil à offrir aux banquiers ­suisses?

La compétition entre les banques va probablement augmenter et les banques suisses doivent se préparer à faire face à beaucoup de défis sérieux dans leur compétition internationale. La seule caractéristique qui distingue une banque suisse de la plupart des autres banques se situe probablement dans les valeurs suisses de respect de la sphère privée. Le secteur financier helvétique, si important pour cette nation, a largement été bâti sur le respect de la sphère privée. Au point que si cette valeur fondamentale, la sphère privée, est compromise ou détruite par les banques ou les autorités helvétiques, le système financier helvétique ne sera pas viable dans le monde auquel nous ferons face au XXIe siècle. Beaucoup de banques à travers le monde peuvent apporter un soin attentionné, si ce n’est minutieux, aux besoins de leurs clients, mais ­seules les banques suisses et les lois suisses ont par le passé pu garantir le niveau de respect de la sphère privée que recherchent beaucoup de clients.
D’autre part les mégabanques suisses risquent de ne pas pouvoir couvrir les pertes de clients dont elles souffriront en Suisse lorsqu’elles accepteront de révéler les données de leurs clients à des autorités étrangères. Il semble que l’UBS a agi de cette façon lorsqu’elle a accepté de fournir les données de ses clients aux autorités américaines en 2003. Les profits qui découlaient de leur entrée sur le gigantesque marché américain étaient apparemment censés contrebalancer fortement toute perte de clients et de volume d’affaires dans ses opérations suisses. Mais est-ce que cette stratégie a payé? Si les pertes gigantesques récemment révélées que l’UBS a encourues à travers son implication sur le marché américain sont ­prises en compte, avec en plus les frais énormes que coûteront les litiges auxquels l’UBS doit désormais faire face aux Etats-Unis à propos de ses pratiques, de la violation de la sphère privée de ses clients et autres problèmes, peut-être que non. Le futur nous le dira. Ce qui semble certain est que, à mesure que l’UBS devient une mégabanque comme n’importe quelle autre et qu’elle oublie les valeurs et racines helvétiques, elle devient moins compétitive dans le monde. La déshelvétisation risque bien de ne pas payer sur le long terme.    •

13    Pendant 10 ans, les plus gros fonds de private equity de 1a planète s’étaient réunis annuellement à Francfort sans éveiller l’attention. Mais en février 2007, la crise s’étant installée au USA, les conférenciers surpris ont été accueillis par des foules de protestataires furieux contre «cette peste d’accapareurs». En même temps, les fonds KKR et Texas Pacific annonçaient l’une des plus grosses opérations de l’histoire du private equity avec le rachat du courtier en énergie texan TXU pour 44 milliards de dollars.
14    A l’heure où nous mettons ce livre sous presse, une vaste campagne nationale en Suisse tend à exiger des dirigeants et ex-dirigeants de l’UBS qu’ils restituent leurs bonus de 2007 et renoncent à ceux prévus pour 2008.
15    Trois mois après cet entretien, le 23 septembre 2008, le FBI annonçait l’ouverture d’une enquête sur de possibles fraudes comptables de 26 établissements financiers. Seraient notamment visées par l’enquête les dernières grandes victimes de la crise, à savoir les agences de refinancement hypothécaire Fannie Mae et Freddie Mac, la banque Lehman Brothers et l’assureur AIG.
16       En évoquant la méthode mark-to-model, dans son rapport intermédiaire de février 2008, le Forum de stabilité financière a appelé, selon le quotidien français économique «Les Echos», à «plus de rigueur dans la mise en œuvre des méthodologies d’évaluation».