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Horizons et debats  >  archives  >  2014  >  N° 22, 15 septembre 2014  >  Y a-t-il une issue pour éviter l’aggravation du conflit? [Imprimer]

Le «Plan de Poutine» pour régler le conflit en Ukraine

                                                                                                                                                                  3 septembre 2014
A la fin de sa visite de travail en Mongolie, Vladimir Poutine a présenté son plan lors d’un entretien avec des journalistes:
Afin de stopper les effusions de sang et pour stabiliser la situation dans le Sud-Est de l’Ukraine, je pense que les parties au conflit devraient immédiatement se mettre d’accord et coordonner les pas suivants:
1.    Mettre fin aux opérations offensives actives des forces armées, des unités armées et des groupes de miliciens dans le Sud-Est de l’Ukraine, dans les régions de Donetsk et Lougansk.
2.    Retrait des unités des forces armées ukrainiennes jusqu’à une distance rendant impossible le tir sur des régions habitées à l’aide d’artillerie et de toute sortes de lance-roquettes multiples.
3.    Mettre en place un contrôle international total et objectif de l’application du cessez-le-feu et contrôle de la situation dans la zone sécurisée créée par le cessez-le-feu.
4.    Défense de l’engagement d’avions militaires contre des civilistes et dans des régions peuplées au sein de la zone de conflit.
5.    Organisation de l’échange de personnes retenues par la force sur la base «tous contre tous» sans aucune condition préalable.
6.    Ouverture de couloirs humanitaires pour les réfugiés et la livraison d’aide humanitaire vers les villes et les régions peuplées du Donbass – les régions de Donetsk et Lougansk.
7.    Permettre l’accès de brigades de réparation à des localités endommagées dans la région du Donbass, pour réparer et reconstruire les installations sociales et les infrastructures de première nécessité et aider la région à se préparer pour l’hiver.

Source: eng.kremlin.ru/transcripts/22899
(Traduction Horizons et débats)

Y a-t-il une issue pour éviter l’aggravation du conflit?

Ukraine

par Karl Müller

Le 3 septembre, le président russe Vladimir Poutine a présenté un plan d’urgence proposant des solutions susceptibles d’arrêter le conflit guerrier en Ukraine (cf. encadré). Le président russe a présenté ce plan un jour avant le début du sommet de l’OTAN au Pays de Galles, mais les réactions des politiciens de l’OTAN et des médias occidentaux ont oscillé entre ignorance et refus. L’OTAN ne s’était pas réuni au Pays de Galles pour une recherche de la paix et pour un arrangement à l’amiable avec la Russie. Au contraire, on était venu pour prendre des décisions selon la nouvelle image de la Russie présentée comme ennemi et liées au renforcement de l’armement militaire.
Dès le lendemain de la présentation du plan du président russe, le président des Etats-Unis Barak Obama et le Premier ministre britannique David Cameron ont persisté également dans ce registre contre la Russie, par une contribution commune dans le journal britannique «Times». De nouveau, ils ont reproché au gouvernement russe «l’annexion illégale de la Crimée et d’avoir enfreint les règles par l’envoi de troupes sur le territoire ukrainien» et «miné le fondement d’un Etat souverain».
Avec les formulations de ces deux politiciens, des allégations ont été présentées comme des faits. En effet, au sujet de la votation populaire concernant l’adhésion de la Crimée à la Fédération de Russie, il n’existe pas de jugement juridique homogène reconnu internationalement. Il n’est pas non plus avéré que le gouvernement russe ait envoyé des troupes en territoire ukrainien. La souveraineté de l’Ukraine est minée déjà depuis des années par l’ingérence de différents gouvernements et leurs organisations d’avant-garde dans les affaires intérieures du pays. L’accord d’association avec l’UE en fait partie ainsi que les efforts entrepris pour rattacher le pays plus étroitement à l’OTAN.
L’article du président américain et du Premier ministre britannique n’est qu’un exemple entre autres de comment des appréciations controversées et des allégations peuvent être déclarées comme des faits et comment s’effectue la manipulation par un choix de mots ciblés. Le but évident est de désigner sa propre position comme «bonne» et l’autre comme «méchante». D’importants medias occidentaux, s’efforçant de donner des informations objectives et claires n’y participeraient pas. Dans des situations controversées, ils préfèreraient donner la parole aux divers points de vue. Ils s’abstiendraient de toute partialité et en aucun cas ils verseraient de l’huile sur le feu. Lorsque des journaux lus au niveau international, tel le magazine américain Foreign Affairs vont dans cette direction (cf. l’article de John J. Mearsheimer, en page 1), c’est comme une lueur d’espoir à l’horizon.
On pourrait encore dire beaucoup de choses en ce sens. Mais le plus important est la conclusion: le conflit ne pourra être résolu de cette manière. Au contraire, il s’aggravera et le prix à payer par nous tous, sera très élevé. Quand se rendra-t-on à la raison? C’est une voie sans issue que de miser dans ce conflit sur la «victoire» pour faire subir une «défaite» à l’autre partie et de refuser le dialogue honnête d’égal à égal.
En I969, l’éminent historien suisse Jean-Rodolphe de Salis a rédigé une expertise détaillée, complétée en 1971, pour l’institut de recherche Deutsche Gesellschaft für auswärtige Politik sise à Bonn. Elle est intitulée «Guerre froide et détente entre l’Ouest et l’Est» et peut être consultée dans le recueil d’essais, édité en 1971, «Geschichte und Politik. Betrachtungen zur Geschichte und Politik. Beiträge zur Zeitgeschichte», pages 257 à 370. Le nombre d’environ 120 pages montre déjà l’étendue et le soin de l’historien suisse se penchant sur cette question historique d’une actualité brûlante à cette époque.
Il n’est pas de notre propos de présenter cette analyse très différenciée – il faut l’étudier soi-même d’un bout à l’autre. Mais la conclusion de l’analyse doit être citée ici – car elle est toujours d’actualité: «C’est un fait frappant que de plus en plus souvent notre terre est appelée ‹planète›, la politique ‹planétaire›. C’est également l’intuition des poètes et des écrivains (bien que les politiciens les écoutent guère) de rappeler aux contemporains, dans leurs œuvres, cette communauté de destin inquiétante des habitants de cette terre. C’est un symptôme révélateur, qu’un grand dramaturge de nos jours [Friedrich Dürrenmatt] puisse appeler son œuvre théâtrale, dont l’action confronte l’existence tourmentée, amère et déchirée des habitants de la terre aux événements cosmiques, ‹Portrait d’une Planète›. La solidarité de fait des habitants actuels et futurs de notre planète est – au-delà de tout ce qui nous sépare, de la haine et de la misère – devenue inévitable. L’heure de la vérité historique impose que les affaires politiques des peuples, des Etats et des continents soient prises en considération et réfléchies à l’échelle planétaire et que les responsables tirent les bonnes conclusions de cette évidence incontestable.»
Von Salis cite dans son analyse des déclarations étonnantes de politiciens et de militaires de l’Ouest et de l’Est, témoignant d’une lutte intense autour de ces questions, comment la guerre froide, déjà fatale à cette époque, pourrait être surmontée. Qu’il s’agissait en premier lieu de prendre sérieusement en considération le point de vue et l’argumentation des autres parties du conflit et d’en tenir compte. Un exemple parmi tant d’autres à cette époque: «Nous devons reconnaître la profondeur et l’honnêteté des craintes russes concernant la sécurisation de leur patrie contre une invasion de l’extérieur. Dans une véritable unité de l’Europe, la Russie doit obtenir son rôle … Nous agirions de façon irréfléchie et blâmable, si nous essayerions de résoudre le problème de l’unité européenne […] par un coup de force. Nous devons éviter la force par tous les moyens dont nous disposons. La seule union pouvant résulter de la violence est l’union dans les cendres et la mort …» Ce sont les propos de l’ancien Premier ministre et ministre de guerre britannique Win­ston Churchill, lors de l’attribution du prix «Aachener Karlspreis» en 1956.
Aujourd’hui, presque 60 ans plus tard, la majorité des populations, également au sein des Etats occidentaux, sait que l’affirmation selon laquelle la politique russe serait une menace pour les autres Etats européens, n’est pas fondée et que la politique occidentale des 20 dernières années a été bien trop imprégnée d’arrogance et d’aspiration à l’hégémonie partout dans le monde. Une grande majorité est consciente qu’une aggravation du conflit avec la Russie coûtera très cher à tous les participants et avant tout aux Européens. Elle sait également qu’il n’existe pas d’alternative réaliste à une solution négociée et à l’entente entre les parties du conflit.
On ne peut comprendre comment la politique actuelle des Etats-Unis, de l’OTAN et de l’UE pourrait donner satisfaction à cette exigence. En tant que citoyen, ignorant la vie intérieure de nos gouvernements, on ne peut que poser des questions sur la logique de cette politique: les Etats-Unis, l’OTAN et l’UE veulent-ils vaincre la Russie dans une guerre? Veut-on pousser la Russie à tel point dans ses retranchements pour provoquer une action irréfléchie ou des émeutes à l’intérieur du pays? Veut-on de nouveau partager le continent en deux? Veut-on couper toutes les relations entre la Russie et les autres Etats européens pour pouvoir les rattacher plus étroitement aux Etats-Unis comme puissance prépondérante en Europe, leur permettant ainsi de reconquérir l’hégémonie perdue? …
Quelques soient les motivations des politiciens européens à prendre cette voie erronée – en tant que citoyen nous ne devons l’accepter en aucun cas. Avant tout parce que cette voie est fatale et qu’il existe d’autres voies. Peut-être que ce sont des voies évoluant dans d’autres systèmes que victoire ou défaites, puissance ou impuissance, nous ou les autres. La voie des solutions négociées – et ce ne sont que celles-ci que l’humanité peut accepter de nos jours – exige comme condition préalable l’égalité et le véritable dialogue. C’est une issue à la spirale de l’aggravation du conflit.    •

Cessez-le-feu

km. Le 5 septembre des représentants du gouvernement ukrainien et des parties du pays ayant voté en mai l’indépendance, ont signé un accord de
cessez-le-feu. Cet accord a été précédé par des affrontements militaires meurtriers dans ces parties du pays engendrant des destructions lourdes, des milliers de blessés et autant de morts – cela également parmi la population civile.
Le cessez-le-feu, il faut bien le dire, n’a été possible que lorsque le gouvernement ukrainien et l’OTAN –le 1er septembre déjà «Spiegel Online» titrait: «Analyse de la situation militaire: l’OTAN voit l’Ukraine déjà comme perdante dans ce conflit» – ne pouvaient plus miser sur une victoire en Ukraine.
Quoi qu’il en soit: tout être humain, encore un tant soit peu raisonnable et possédant une étincelle de compassion, espère qu’il n’y ait dans ce conflit pas davantage de victimes et de destructions. Actuellement déjà des milliers de morts – c’est de la folie!
Malheureusement, il faut en cette situation rappeler une nouvelle fois la fameuse «Paix de Westphalie» de 1648. Malheureusement, cette conclusion de paix n’est devenue possible seulement lorsque les deux parties en guerre ne pouvait plus espérer de victoire. Les négociations et leurs préparations se sont étendues pendant plus de 11 ans. Et chaque fois qu’un des belligérants croyait de nouveau pouvoir remporter la victoire, les négociations s’interrompirent – jusqu’à ce que les deux adversaires soient tellement épuisés qu’une fin de la guerre s’imposa.
Espérons qu’aujourd’hui nous serons un peu plus avancés qu’à l’époque. Espérons qu’il y aura parmi les politiciens et les militaires responsables un reste de conscience et de bon sens leur disant que chaque minute meurtrière supplémentaire représente un crime contre l’humanité.