par Philippe Vuagniaux, ancien exploitant agricole, Sottens VD
Manger est incontournable. La terre et la mer donnent la totalité des nourritures et il y a des milliards de bouches à nourrir… Faire main basse sur le sol nourricier en faisant disparaître les familles paysannes et en les remplaçant par des exploitations géantes à vocation uniquement financière, avec une main d’œuvre sans formation, voilà l’objectif des futurs maîtres du sol, les multinationales de l’alimentation (et de l’eau), les fabricants de semences OGM (organismes génétiquement modifiés), les fabriques de phytosanitaires. Pour cela, il faut faire disparaître les structures coopératives de transformation des matières premières agricoles en produits vendables. La preuve: la faillite de Swiss Dairy Food, 800 millions évaporés en moins de dix ans, sans aucune explication aux coopérateurs blousés. Et les remplacer par des sociétés anonymes cotées en bourse… Il y a quelques décennies, les chefs paysans étaient leurs porte-parole et interlocuteurs devant le pouvoir politique et économique. Ils sont devenus les porte-parole du pouvoir politique, lui-même inféodé au pouvoir des distributeurs. Mais nous les payons toujours par des taxes importantes qu’on nous prélève sur les produits que nous livrons. Pour le lait, 3,25 cts par litre pour un prix de 63,5 cts par litre. Leur «à plat-ventrisme» a fait que nous avons perdu notre indépendance et le contrôle de nos structures de régulation. Ils négocient toujours en marche arrière, c’est-à-dire baisse sur baisse et hausse des contraintes. C’est comme une unité de soins palliatifs… Pourtant, une agriculture saine est plus que jamais nécessaire. Tous les paysans du monde sont dans la même galère, ceux qui sont encore pour quelques temps sur leur terre vendent leur production aux prix les plus bas, ils sont accusés d’être les plus coûteux et mis en concurrence avec leurs collègues des antipodes. En Suisse, il y a pénurie de lait. On la cache soigneusement au public en ne publiant pas de statistiques. Mais on offre aux agriculteurs des augmentations de quotas qu’ils n’ont pas demandées, en les assortissant de sanctions si la totalité du quota n’est pas produite et livrée. En même temps on baisse le prix du lait et on promet une nouvelle baisse, prétendument pour s’aligner sur les prix européens, alors que les producteurs de lait européens préparent une grève du lait si le prix n’est pas rapidement adapté aux coûts de production. Beaucoup de producteurs suisses ont rejoint le mouvement et préparent activement «l’événement». Les contraintes de la garde du bétail laitier ajoutées au prix qui ne couvre plus les frais de production font que beaucoup de paysans sont prêts à abandonner leurs vaches. On vit donc dans une période de début de pénurie mondiale de biens alimentaires, qui coïncide avec le souci généralisé de la pénurie de pétrole et avec la perspective de produire des biocarburants issus de l’agriculture (la Suisse envisage bien le biocarburant, mais importé du Brésil…). C’est ce moment que l’Office fédéral de l’agriculture choisit pour donner le coup de grâce à l’agriculture familiale avec PA 2011 (politique agricole 2011) et jeter sur le marché du travail 30 000 exploitants aujourd’hui indépendants. C’est aussi le moment où la planète suffoque que l’on choisit pour étouffer les productions locales au profit de transports débiles, juste parce qu’il y a quelques centimes à gagner avec un produit qui fait souvent des milliers de kilomètres. L’opinion publique est intoxiquée par des arguments fallacieux tels que «l’agriculture suisse est la seule trop chère…», alors que toutes les agricultures familiales ou artisanales du monde sont mises à genoux par des prix qui ne permettent plus de vivre. On décourage les paysans pour qu’ils abandonnent d’eux-mêmes un métier qu’ils ont appris et qu’ils pratiquent avec compétence. Aujourd’hui, les distributeurs font des prix plus bas que tout. C’est pour eux l’essentiel. La question ne se pose pas de savoir si demain on aura assez de nourriture pour plus de monde… Hier, la production du pays était excédentaire. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Demain, la sécurité alimentaire ne sera plus qu’un souvenir. Mais les structures familiales qui assuraient l’abondance des nourritures pour tout le pays auront disparu. Les nouveaux maîtres sauront alors clamer la pénurie mondiale et engrangeront les hausses programmées… La soif de gagner dicte les comportements de tous les acteurs de la filière alimentaire qui se trouvent entre le producteur et le consommateur. L’intérêt général est que l’on préserve les structures encore existantes, que l’on s’oppose par tous les moyens à PA 2011, que l’on renonce définitivement aux OGM. Parce qu’une fois que tout le système sera perturbé, ruiné, saigné, les responsables se seront évaporés dans leurs nuées dorées, inaccessibles. Amis, si ce que vous mangez ne vous interpelle pas, alors, taisez-vous. Mais si vous contestez aux multinationales le droit de vous imposer ce que vous mangez, alors faites-vous entendre et exigez de nos futurs élus au Conseil national qu’ils se positionnent par rapport à la politique du Conseil fédéral sur l’agriculture, donc sur les nourritures… •
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