Horizons et débats
Case postale 729
CH-8044 Zurich

Tél.: +41-44-350 65 50
Fax: +41-44-350 65 51
Journal favorisant la pensée indépendante, l'éthique et la responsabilité pour le respect et la promotion du droit international, du droit humanitaire et des droits humains Journal favorisant la pensée indépendante, l'éthique et la responsabilité
pour le respect et la promotion du droit international, du droit humanitaire et des droits humains
Horizons et debats  >  archives  >  2008  >  N°9, 3 mars 2008  >  Pourquoi la Banque nationale suisse vend-elle tant d’or? [Imprimer]

Pourquoi la Banque nationale suisse vend-elle tant d’or?

Les ventes d’or de la Banque nationale suisse, la crise financière et la démocratie directe

Dialogue entre un grand-père et sa petite-fille

par Werner Wüthrich, Zurich

Nicole: Grand-papa, le père de Charlie a dit que la Banque nationale suisse veut vendre encore plus d’or.

Grand-père: C’est juste. Il y a peu, notre Banque nationale possédait encore 2600 tonnes d’or. Elle en a déjà vendu la moitié. Maintenant, elle a recommencé à en vendre. Jusqu’en septembre, 250 tonnes supplémentaires seront vendues. Elle ne possèdera alors plus que 40% de la réserve originale. D’autres ventes sont tout à fait possibles.

Mais pourquoi la Banque nationale a-t-elle autant d’or?

Nos parents et grands-parents ont fait le nécessaire pour cela. En 1951 – après la Se­conde Guerre mondiale – une votation populaire a eu lieu. Il s’agissait de la question suivante: on voulait ancrer dans la Constitution fédérale un article qui garantirait que le franc suisse devrait dorénavant être couvert par de l’or et par des créances à court terme. Le peuple et les cantons l’ont accepté avec une majorité écrasante – avec plus de 70 % de oui. A cette époque, il ne s’agissait pas seulement d’assurer la valeur, la stabilité et l’indépendance du franc suisse. Il s’agissait aussi d’agrandir les réserves d’or – quasiment comme assurance pour des situations de précarité. A l’époque, une terrible guerre faisait rage en Corée. Pour des temps de crise et de guerre – quelle qu’en soit l’origine – il fallait créer une réserve d’or assez grande pour que des générations futures puissent y avoir recours. On peut relire tout cela aujourd’hui dans le procès-verbal des délibérations parlementaires. Nos grands-parents ont fait ces réserves pas seulement avec l’or, mais aussi avec le pétrole et avec d’autres matières premières. – C’est ainsi que le voulaient nos parents et grands-parents. Aujourd’hui, toi, tu fais partie d’une de ces «générations futures».

Pourquoi l’or est-il si important pour le pays?

Il y a environ deux millénaires et demie que dans l’histoire culturelle de l’humanité l’or a obtenu une forme de valeur en tant que monnaie, et pas seulement en tant que bijoux. Cette valeur est indépendante des lois et de la politique. Personne ne l’a inventé ou même ordonné. Cela s’est développé ainsi et est toujours va­lable. Les billets de banque et de nos jours aussi l’argent électronique ont par contre beaucoup de défauts cachés – surtout s’il y en a trop qui circulent. C’est tout simple. Orell Füssli et d’autres imprimeries les livrent très bon marché. Avant tout, on peut en remplir les ­caisses vides de l’Etat pour financer des guerres coûteuses. Ainsi l’argent perd peu à peu de sa valeur et aucune loi ne peut l’empêcher. Hier, tu as regardé à la télé un film qui parlait de la situation aux USA il y a plus de cent ans. La ­famille avec ses deux enfants avait acheté un cheval pour 5 dollars. La semaine passée tu as été à New York et tu as vu toi-même ce qu’on peut encore acheter avec 5 dollars. Entre deux, il y a 100 ans d’histoire américaine. Et nous les Européens nous pourrions aussi raconter des choses à ce propos.

Quel importance a l’or pour les banques monétaires de nos jours?

A part l’or les banques monétaires possèdent aussi des dollars, des euros et d’autres monnaies. Ils possèdent aussi beaucoup de titres. Ce que vaut la sécurité de titres soi-disant à bas risques, nous a été démontré ces dernières semaines par l’UBS et plusieurs autres banques. Le seul moyen de paiement qui a gardé sa valeur pendant des siècles c’est l’or. L’or est une valeur très spéciale, même si depuis un peu plus de 70 ans il n’est plus reconnu comme moyen de paiement. Mais il continue à représenter de l’argent, même si certains ne veulent pas en tenir compte. Les banquiers peuvent l’observer très exactement sur leurs écrans. Dès que le dollar s’affaiblit quelque peu, le prix de l’or augmente en quelques minutes. Cela ne veut cependant pas dire que l’or vaut davantage. Cela signifie qu’il faut payer plus de dollars qui ont de nouveau perdu un peu de leur valeur, pour acheter de l’or avec sa valeur stable. C’est pourquoi l’or, dans notre monde peu sûr, a toujours et encore une importance spéciale pour les banques monétaires.

C’est passionnant, grand-papa, continue. Qu’est ce qui s’est passé en Suisse après la votation de 1951?

En un peu plus de dix ans la Banque nationale suisse a augmenté massivement ses réserves d’or d’à peu près 800 tonnes (niveau après la Seconde Guerre mondiale) à 2600 tonnes. Tu peux relire cela dans les rapports mensuels de la Banque nationale. Mais ce n’est pas venu tout seul. Nos parents et nos grands-parents ont beaucoup travaillé pour cela, aussi le samedi, et ils avait beaucoup moins de vacances qu’aujourd’hui.
Dans les décennies qui ont suivi, cet or était «sacré» pour la politique, cela veut dire que tous les politiciens et aussi la direction de la Banque nationale ont respecté la volonté et le travail de nos grands-parents et n’ont pas touché à cet or. L’or était basé sur une entente nationale et représentait une assurance pour des situations d’urgence pour les générations à venir. Cela a aussi contribué à la bonne réputation du franc suisse dans le monde entier. Elle était aussi bonne que l’or.

Est-ce que c’étaient les mêmes grands-parents dont on dit à la télé qu’ils ont commis de graves fautes pendant la Seconde Guerre mondiale – à cause des réfugiés etc.

Oui.

Bizarre – je trouve ça super que pour nos grands-parents le bien-être de leurs petits-enfants ait été si important. Je ne trouve pas juste qu’on parle d’eux de manière dégradante.

Je suis du même avis. Celui qui prend soin de ses descendants de manière si exemplaire a aussi de l’estime pour les autres personnes.

Grand-papa, pourquoi la Banque nationale veut-elle aujourd’hui absolument se débarrasser de cet or? Est-ce que les temps présents sont plus sûrs que jadis? Est-ce que l’on n’a plus besoin d’assurance?

Il y a aujourd’hui des guerres et des crises – exactement comme jadis. Peut-être même que la situation mondiale est encore plus dangereuse parce qu’on n’a encore jamais dépensé autant d’argent pour des armes que de nos jours, et l’approvisionnement garanti en pétrole et en d’autres matières premières pourraient bientôt être mis en question. Les disputes et la guerre pour le pétrole pourraient bientôt s’intensifier.

Mais pourquoi la Banque nationale veut-elle alors brader les réserves d’or pour lesquelles nos grands-parents ont travaillé si durement? Et qu’en est-il de ces immenses dettes que les responsables politiques actuels ont amassé?

Ils attendent peut-être que nous les remboursions. Et la prévoyance à laquelle nous pourrions avoir recours dans des situations d’urgence, ils la vendent.

Alors là, je trouve nos grands-parents bien plus sympathiques. Ce n’est pas difficile de faire des dettes et de vendre l’or à grande échelle pour lequel d’autres ont travaillé. – Là, il y a quelque chose qui cloche.

Hmm…

Qu’est-ce que la Banque nationale reçoit pour l’or qu’elle vend?

Les 250 tonnes qui sont à vendre actuellement vont être vendues contre des dollars américains.

Quoi? Contre des dollars américains? Grand-papa, est-ce que j’ai bien compris? – Le papa à Charlie a dit que les USA impriment tous les jours des quantités de dollars ou qu’ils les fabriquent électroniquement pour financer leurs guerres en Irak et en Afghanistan. Ils auraient déjà fait cela pendant la guerre du Vietnam. Et ce serait une des raisons pour laquelle le dollar ne vaut plus qu’une fraction de sa valeur d’antan. Le papa de Charlie nous a raconté que les dettes des Américains sont aujourd’hui si grandes qu’elles ne pourront plus jamais être remboursées et qu’en plus les Américains ne savent de toute façon pas faire des économies. – Si c’est comme ça, les dollars ne peuvent pas être aussi sûrs que l’or.

Hmm – je pense que tu as raison. S’y ajoute que les banques monétaires pompent aujourd’hui d’énormes sommes d’argent neuf dans le système de finance pour tirer du pétrin les nombreuses banques imprudentes qui se sont trompées dans leurs spéculations. En tout cas, les Américains savent eux-mêmes très bien pourquoi ils ne vendent pas un seul kilo de leurs propres réserves d’or. Il y a aussi des pays qui ont commencé à échanger leurs dollars contre de l’or – les Russes et les Chinois par ­exemple. Ou bien ils achètent des parts de sociétés occidentales – en Suisse par exemple l’UBS comme on vient de l’apprendre. ­Singapour fait la même chose. Ce petit pays possèdera bientôt environ 10 % de l’UBS.

Le papa de Charlie a dit que les réserves d’or de la Suisse font partie du patrimoine populaire et ne peuvent pas être vendues sans nouvelle votation populaire. En 1951, le peuple a décidé lors d’un vote fédéral de créer de manière prévoyante de grandes réserves d’or. Alors aujourd’hui la vente de l’or aurait de nouveau dû être décidée de la même manière. C’est ainsi que cela se passe dans une démocratie directe. C’est d’autant plus valable que nos grands-parents ont ancré cette décision dans un article de la Constitution.

Tu as tout à fait raison. Les autorités politiques en Suisse ne sont que des administrateurs et n’ont pas le droit de vendre le patrimoine populaire qui leur est confié.

Oui, le peuple est propriétaire et doit donner son avis. Nous ne sommes quand même pas une république bananière! – Est-ce qu’il y a eu une votation pour permettre la vente de l’or?

Non – une telle votation n’a jamais eu lieu. Il y a quelques années, le Conseil fédéral et la direction de la Banque nationale ont prétendu que la moitié de l’or était superflu et qu’il pouvait être vendu. Entre-temps cela a été fait sans demander l’avis des citoyennes et des citoyens. Le produit a déjà été partagé. Une grande partie de l’argent a été versé aux cantons qui ont souvent aussi fait profiter les communes. La commune de Buchberg, située au bord du Rhin par exemple, que nous avons visitée dimanche passé a obtenu 200 000 francs. Avec cela elle veut réaménager la place devant la mairie. D’autres ont remboursé leurs dettes. Le riche canton de Zurich a tout simplement utilisé ces millions pour ses dépenses d’Etat normales. Actuellement, la Banque nationale vend 250 tonnes d’or supplémentaires. La valeur de l’or a augmenté, donc nous n’avons plus besoin de tant d’or, disent les responsables. Une drôle de logique: Avant de pouvoir recourir à cet or lors d’une crise, il est vendu.

Comment cela a-t-il pu arriver?

Cela a seulement été possible parce qu’en 1999 nos responsables politiques ont biffé de la nouvelle Constitution l’article que nos grands-parents avaient accepté à grande majorité en 1951 et qui exigeait que notre ­monnaie nationale doive être couverte en grande partie avec de l’or. Cet article n’était pas du tout démodé dans l’ordre monétaire actuel avec ses cours de changes variables parce qu’il a laissé ouvertes la manière et la méthode de la couverture-or. – Avec sa suppression, la voie était libre pour les ventes d’or comme elles se font aujourd’hui et dont personne ne comprend vraiment le sens. Ainsi l’on murmure sous couvert que les Américains font pression dans ce sens. Une monnaie nationale stable et pour une grande partie couverte d’or dérange de nos jours. Finalement, nous vivons dans un monde globalisé, dans lequel jour après jour – à partir du néant – d’immenses sommes d’argent neuf sont mises en circulation pour calmer les bourses, aider les banques à relancer la conjoncture, financer des guerres et bien d’autres choses. – La question reste: Etait-il nécessaire de rompre l’accord que nos grands-parents avaient conclu et pour lequel ils ont durement travaillé?

Pourquoi les citoyens n’ont-ils pas tout simplement refusé la nouvelle Constitution?

Parce qu’ils n’ont pas été informés correctement. Le Conseil fédéral a déclaré avant la votation à la radio et à la télévision que la nouvelle Constitution ne contenait rien de neuf qu’elle avait simplement été remaniée et modernisée du point de vue linguistique et structurel, juste un petit «toilettage». Aujourd’hui nous savons que ce n’était pas vrai. Ce fut un exemple probant de propagande gouvernementale trompeuse.

Mais grand-papa, c’est un vrai scandale! Et ce n’était pas voulu ainsi. Ils vendent l’or qui est en réalité prévu pour nous les jeunes pour nous aider lors d’une situation précaire. Ce sont des pratiques commerciales dé­loyales pour lesquelles on va normalement en ­prison. Pour nos enfants à nous, l’or n’existera plus que dans les manuels d’histoire. Je ne veux pas savoir comment ils parleront de nous plus tard. Mais vraiment!

Bon Nicole, on en reste là.

Commentaire
Ce n’est pas tout à fait exact que dans l’affaire de l’«or» la démocratie directe ait été entièrement contournée. Il y a eu de nombreuses votations à ce sujet. Déjà en 1949 le peuple a pu s’exprimer sur un article concernant la monnaie et qui aurait laissé la main libre à la Confédération de décider sur la composition des réserves monétaires. («La Confédération décide de la manière et de l’étendue de la couverture»). Le dollar américain (à l’époque de la valeur de 4,37) était jugé absolument sûr et était présenté comme réserve de devises. Le Conseil fédéral, le Parlement et la Banque nationale étaient favorables. Les citoyens cependant ont heureusement dit non – à une majorité de plus de 60 %. En 1951, un article contenant la phrase suivante a été accepté: «Les billets de banque émis doivent être couverts par de l’or et des avoirs à court terme.» (art. 39.7) Cet article a été remplacé en l’an 2000 – 49 ans plus tard – dans la nouvelle Constitution par un article qui a libéré la voie à la vente de l’or.
Plus récemment, il y a eu d’autres votations. En 2002, le peuple a pu s’exprimer sur la manière d’utiliser le produit des ventes de cet or. Il y avait deux propositions: De l’argent pour la Confédération, les cantons et la «Fondation pour la solidarité» ou bien tout l’argent pour l’AVS. Le peuple a rejeté les deux propositions. Puis, le Conseil fédéral a distribué le produit à la Confédération et aux cantons sans procéder à une nouvelle votation. A mes yeux, dans le comportement de vote des citoyennes et des citoyens se sont exprimées la déception et la protestation contre une élite politique qui les a ignorés dans cette question centrale de «vente d’or, oui ou non». L’or «superflu» n’était pas seulement un tas de métal précieux dont personne ne savait où il se trouvait et qu’on pouvait en quelque sorte «éliminer» comme étant superflu. Cet or était un projet commun auquel toute une génération a réfléchi, discuté, décidé et avant tout contribué par son travail.
Aujourd’hui, il y a des questions ouvertes. Bien des choses dans le comportement des responsables sont difficilement compréhensibles. Pourquoi la Banque nationale, après la vente contestée de la moitié des réserves d’or, continue-t-elle les ventes comme si de rien n’était? Bien que le Conseil fédéral et la Banque nationale aient déclaré que l’on ne vendrait plus d’or. – Il y a des indices qu’une grande puissance a fait pression et continue à en faire. Ou bien, est-ce que les ventes d’or se font en vue d’un rapprochement avec l’UE ou même en vue d’une adhésion? Les membres de l’UE ont transféré la responsabilité de leur réserves d’or à la direction de la ­Banque centrale ­européenne ­(Accord d’Amsterdam, ­chapitre 2, ­article 105, alinéa 2).
On pense automatiquement à des parallèles avec la Seconde Guerre mondiale. A cette époque aussi une grande puissance avait fait pression sur la petite Suisse. ­Le 5 octobre 2007, le conseiller national ­Luzi Stamm a déposé un postulat avec le contenu suivant: «Le Conseil fédéral est prié de présenter un rapport sur les dessous des ventes d’or de la Banque nationale. Qui a proposé et pour quelles raisons les différentes ventes d’or? Tout spécialement il faut ré­pondre à la question s’il existe des ententes avec des Banques nationales étrangères pour la vente coordonnée d’or.»
Espérons qu’il ne faudra pas de nouveau 50 ans jusqu’à ce que la population reçoive une réponse à ces questions. La démocratie directe, une information ouverte et loyale sont le meilleur moyen de contrer toute tentative de pression de cette sorte. Cette sagesse vaut certainement aussi pour la relation avec l’UE.    •